Une initative de
Marie de Nazareth

Les hérésies de Judas et les renoncements de Jean, qui veut seulement aimer

dimanche 25 février 29
Gadara

Vision de Maria Valtorta

       356.1 Jésus est déjà sur la rive orientale du Jourdain. Et, d’après ce que je comprends, cette ville que l’on voit en haut d’une colline, c’est Gadara. Et c’est aussi la première ville qu’ils atteignent après leur débarquement sur la rive sud-est du lac de Galilée. Ils sont venus là, en effet, pour éviter de descendre à Hippos où ils avaient été précédés par les barques qui transportaient des personnes hostiles à Jésus. Je pense qu’ils ont donc débarqué juste en face de Tarichée, là où le Jourdain sort du lac.

       « Tu connais le chemin le plus court pour aller à Gadara, n’est-ce pas ? Tu t’en souviens ? demande Jésus.

       – Et comment ! Quand nous serons aux sources chaudes au-dessus du Yarmouk, la rivière, nous n’aurons qu’à suivre la route, répond Pierre.

       – Et où trouves-tu les sources ? demande Thomas.

       – Oh ! Il suffit d’avoir du nez pour les trouver. On les sent un mille avant d’y être ! Dit Pierre, en fronçant le nez de dégoût.

       – Je ne savais pas que tu avais des douleurs… insinue Judas.

       – Des douleurs, moi ? Et depuis quand ?

       – Eh ! Si tu connais si bien les sources chaudes au-dessus du Yarmouk, tu as dû y aller.

       – Je n’ai jamais eu besoin de sources, moi, pour bien me porter ! Les poisons des os sont sortis de moi avec les sueurs de mon honnête travail… et comme, du reste, j’ai connu le travail plutôt que le plaisir, il est entré très peu de poisons en moi…

       – C’est à moi que s’adresse cette remarque, n’est-ce pas ? Bien sûr ! Je suis coupable de tout ! Dit Judas, vexé.

       – Mais qui t’a mordu ? Tu interroges, donc je te réponds comme j’aurais répondu au Maître ou à un compagnon. Et je crois qu’aucun d’eux, pas même Matthieu qui a… été un jouisseur, ne l’aurait mal pris.

       – Eh bien, moi je le prends mal !

       – Je ne te savais pas aussi susceptible. Mais je te prie de m’excuser de l’insinuation que tu supposes. Pour l’amour du Maître, tu sais ? Du Maître qui est déjà si affligé par des étrangers et qui n’a pas besoin de l’être par nous. Regarde-le, au lieu de te monter la tête sur des impressions, et tu verras qu’il a besoin de paix et d’amour. »

       Jésus garde le silence. Il se contente de regarder Pierre et lui sourit avec reconnaissance.

       356.2 Judas ne répond pas à la juste observation de Pierre. Il est renfermé et irrité. Il veut se montrer poli, mais le dépit, la mauvaise humeur, la désillusion qu’il a dans le cœur transpirent de son regard, de sa voix, de son visage, et jusque de sa démarche pleine de volonté de puissance. Il fait claquer ses semelles, les frappe avec colère contre le sol, comme pour donner libre cours à tout ce qui bout en lui.

       Mais il s’efforce de paraître calme et de se montrer poli. Il n’y parvient pas, mais il essaie… Il demande à Pierre :

       « Alors comment connais-tu cet endroit ? Peut-être y es-tu allé pour ta femme ?

       – Non, j’y suis passé quand, au mois d’Etamin, nous sommes venus en Auranitide avec le Maître. J’ai accompagné la Mère et les femmes disciples jusqu’aux terres de Kouza. C’est pourquoi, en venant de Bozra, je suis passé par ici, répond Pierre sincèrement et prudemment.

       – Tu étais seul ? demande ironiquement Judas.

       – Pourquoi ? Crois-tu que je n’en vaille pas plusieurs, quand il s’agit d’être à la hauteur et de faire un travail de confiance, et en plus de le faire par amour ? 

       – Oh ! Quel orgueil ! J’aurais bien voulu te voir !

       – Tu aurais vu un homme sérieux qui accompagnait de saintes femmes.

       – Mais est-ce que tu étais vraiment seul ? demande Judas, qui se livre à une véritable enquête.

       – J’étais avec les frères du Seigneur.

       – Ah, nous y voilà ! Les aveux commencent !

       – Et tu commences à me porter sur les nerfs ! Peut-on savoir ce que tu as ?

       – C’est vrai. C’est honteux, dit Jude.

       – Et il est temps d’en finir, renchérit Jacques, fils de Zébédée.

       – Il ne t’est pas permis de te moquer de Simon, dit Barthélemy sur un ton de reproche.

       – Tu devrais te souvenir qu’il est notre chef à tous » achève Simon le Zélote.

       Jésus se tait.

       « Oh ! Moi, je ne me moque de personne, je n’ai rien. Mais cela m’amuse de le taquiner un peu…

       – Ce n’est pas vrai ! Tu mens ! Tu poses des questions sournoises parce que tu veux arriver à établir quelque chose. L’homme perfide croit que tout le monde est comme lui. Ici, il n’y a pas de secrets. Nous y étions tous, nous avons tous fait la même chose : ce qu’avait ordonné le Maître. Rien d’autre. Tu comprends ? dit Jude, qui est exaspéré.

       – Silence. On dirait des femmes qui se querellent. Vous avez tous tort et j’ai honte de vous » dit sévèrement Jésus.

       356.3 Il s’établit un profond silence pendant qu’ils se dirigent vers la ville sur la colline. Thomas rompt le silence en disant :

       « Quelle puanteur !

       – Ce sont les sources. Voilà le Yarmouk, et ces constructions sont les thermes des Romains. Plus loin, il y a une belle route toute pavée qui mène à Gadara. Les Romains veulent voyager dans de bonnes conditions. Gadara est une belle ville ! Dit Pierre.

       – Elle sera encore plus belle parce qu’ici nous ne trouverons pas certaines… personnes, du moins pas en grand nombre » bougonne Matthieu entre ses dents.

       Ils franchissent le pont sur la rivière en respirant les odeurs âcres des eaux sulfureuses. Ils longent les thermes en passant entre les véhicules romains et prennent une belle route faite de larges pavés qui mène au sommet de la colline à la ville, superbe à l’intérieur de ses murs d’enceinte.

       Jean s’approche du Maître :

       « Est-ce vrai qu’à l’emplacement de ces eaux on a précipité autrefois un condamné dans les entrailles du sol ? Ma mère nous le disait, quand nous étions petits, pour nous faire comprendre que l’on ne doit pas pécher, sinon l’enfer s’ouvre sous les pieds de celui qui est maudit de Dieu et l’engloutit. Et ensuite, pour le rappeler et comme avertissement, il reste des fissures par lesquelles sortent ces odeurs, cette chaleur et ces eaux infernales. J’aurais peur de m’y baigner…

       – Peur de quoi, mon enfant ? Tu n’en serais pas corrompu. Il est plus facile d’être infecté par les hommes qui ont en eux l’enfer d’où émanent puanteurs et poisons. Mais ne se corrompent que ceux qui ont tendance à l’être d’eux-mêmes.

       – Pourrais-je en être corrompu, moi ?

       – Non. Même si tu étais dans une troupe de démons, non.

       – Pourquoi ? Qu’a-t-il de différent des autres, lui ? demande aussitôt Judas de Kérioth.

       – Il est pur à tous points de vue, donc il voit Dieu » répond Jésus.

       Judas a un mauvais rire. Mais Jean revient à sa question :

       « Alors ces sources ne sont pas des bouches de l’enfer ?

       – Non. Au contraire, ce sont de bons traitements placés là par le Créateur pour ses enfants. L’enfer n’est pas renfermé dans la terre. Il est sur la terre, Jean. Dans le cœur des hommes. Et il se complète ailleurs.

       356.4 – Mais l’enfer existe-t-il réellement ? demande Judas.

       – Mais que dis-tu là ? demandent ses compagnons, scanda­lisés.

       – Je dis : existe-t-il vraiment ? Moi, je n’y crois pas, et je ne suis pas le seul.

       – Païen ! S’écrient-ils avec horreur.

       – Non. Juif. Nous sommes nombreux en Israël à ne pas croire à cette légende.

       – Mais alors comment fais-tu pour croire au paradis ?

       – Et à la justice de Dieu ?

       – Où mets-tu les pécheurs ?

       – Comment expliques-tu Satan ? s’écrient les uns et les autres.

       – Je dis ce que je pense. On m’a reproché, tout à l’heure, d’être un menteur. Je vous montre que je suis sincère, même si vous en êtes scandalisés et si cela me rend odieux à vos yeux. D’ailleurs, je ne suis pas le seul en Israël à être de cet avis, depuis qu’Israël a fait des progrès dans le domaine de la science par ses relations avec les hellénistes et les Romains. Et le Maître, le seul dont je respecte le jugement, ne peut le reprocher ni à moi ni à Israël, lui qui protège les Grecs et les Romains et en est ouvertement l’ami… Moi, je pars de ce concept philosophique : si tout est contrôlé par Dieu, tous nos actes sont le fait de sa volonté, et par conséquent, il doit tous nous récompenser de la même façon puisque nous ne sommes que des automates mus par lui. Nous sommes des êtres privés de volonté. Le Maître le dit aussi : “ La volonté du Très-Haut. La volonté du Père. ” Voilà l’unique volonté. Et elle est tellement infinie qu’elle écrase et anéantit la volonté limitée des créatures. Donc le bien comme le mal que nous semblons faire, c’est en réalité Dieu qui le fait, puisque c’est lui qui l’impose. Par conséquent, il ne nous punira pas du mal et ainsi il exercera sa justice parce que nos fautes ne sont pas volontaires, mais imposées par Celui qui veut que nous les commettions, pour que le bien et le mal existent sur la terre. L’homme méchant sert à l’expiation de ceux qui le sont moins. Il souffre par lui-même de ne pouvoir être considéré comme bon, et c’est ainsi qu’il expie sa part de faute. Jésus l’a dit. L’enfer est sur la terre et dans le cœur des hommes. Satan, moi, je ne le sens pas. Il n’existe pas. J’y croyais autrefois, mais depuis quelque temps, je suis sûr que, tout cela, c’est de la blague. Quand on en est persuadé, on trouve la paix. »

       Judas débite ces… théories avec un tel aplomb qu’il en coupe le souffle aux autres…

       356.5 Jésus se tait, et Judas le taquine :

       « N’ai-je pas raison, Maître ?

       – Non. »

       Son “ non ” est tellement sec qu’on dirait une explosion.

       « Et pourtant moi… Satan, je ne le sens pas et je n’admets pas le libre-arbitre, le Mal. Tous les sadducéens sont avec moi, et il y en a encore beaucoup d’autres, d’Israël ou non. Non, Satan n’existe pas. »

       Jésus le regarde, d’un regard qui est si complexe que l’on ne peut l’analyser. C’est le regard d’un juge, d’un médecin, de quelqu’un qui souffre, qui est stupéfait… C’est tout à la fois…

       Sur sa lancée, Judas achève :

       « C’est sans doute parce que je suis meilleur que les autres, plus parfait, que j’ai surmonté la terreur des hommes pour Satan. »

       Jésus garde le silence. Et lui l’excite :

       « Mais parle ! Pourquoi ne suis-je pas terrorisé devant lui ? »

       Jésus garde le silence.

       « Tu ne réponds pas, Maître ? Pourquoi ? As-tu peur ?

       – Non. Je suis la Charité. Et la Charité retient son jugement jusqu’à ce qu’elle soit obligée de le rendre… Laisse-moi, et retire-toi » dit-il enfin parce que Judas essaye de l’étreindre, et il termine en un souffle, serré de force dans les bras du blasphémateur : « Tu m’inspires du dégoût ! Satan, tu ne le vois ni ne le sens car il ne fait qu’un avec toi. Va-t’en, démon ! »

       Effronté, Judas lui donne un baiser et rit, comme si le Maître lui avait dit en secret quelque éloge. Il revient vers les autres qui se sont arrêtés, abasourdis, et leur dit :

       « Vous voyez ? J’ai su ouvrir le cœur du Maître et je le rends heureux parce que je lui montre ma confiance et j’en reçois une instruction. Vous, au contraire !… Vous n’osez jamais parler. C’est que vous êtes des orgueilleux. Ah ! De tous je serai celui qui apprendra le plus de choses de lui. Et je pourrai parler… »

       356.6 Ils sont arrivés aux portes de la ville. Ils y entrent tous ensemble, car Jésus les a attendus. Mais alors qu’ils franchissent l’entrée, Jésus ordonne :

       « Que mes frères et Simon aillent en avant rassembler les gens.

       – Pourquoi pas moi, Maître ? Tu ne me donnes plus de missions ? Elles ne sont plus nécessaires maintenant ? Tu m’en as donné deux de suite et qui ont duré des mois…

       – Et tu t’en es plaint en disant que je voulais t’éloigner. Maintenant, tu te plains parce que je te garde auprès de moi ? »

       Judas ne sait que répondre et il se tait. Il part en avant avec Thomas, Simon le Zélote, Jacques, fils de Zébédée, et André. Jésus s’arrête pour laisser passer Philippe, Barthélemy, Matthieu et Jean, comme s’il voulait rester seul. Ils le laissent faire.

       Mais le cœur affectueux de Jean, qui a eu plusieurs fois les larmes aux yeux pendant les discussions et les blasphèmes de Judas, le pousse peu après à se retourner à temps pour voir que Jésus, ne se croyant pas observé dans la ruelle solitaire et assombrie par les arcades successives qui la couvrent, porte les mains à son front en un geste de douleur, et se courbe comme quelqu’un qui souffre beaucoup. Le blond Jean quitte ses compagnons et revient vers son Maître :

       « Qu’as-tu, mon Seigneur ? Tu souffres encore tant, comme quand nous t’avons retrouvé à Aczib ? O mon Seigneur !

       – Ce n’est rien, Jean, rien ! Aide-moi par ton amour, et tais-toi avec les autres. Prie pour Judas.

       – Oui, Maître. Il est très malheureux, n’est-ce pas ? Il est dans les ténèbres, et il ne sait pas qu’il s’y trouve. Il croit avoir trouvé la paix… Est-ce vraiment la paix ?

       – Il est très malheureux, dit Jésus, accablé.

       – Ne sois pas ainsi abattu, Maître. Pense au grand nombre de pécheurs, endurcis dans le péché, qui sont redevenus bons. Il en sera de même pour Judas. Ah ! Tu le sauveras sûrement ! Je vais passer cette nuit en prière pour lui. Je dirai au Père de faire de moi un homme qui sait seulement aimer, je ne veux plus que cela. Je songeais à donner ma vie pour toi, ou à faire briller ta puissance par mes œuvres. Maintenant, plus rien de cela. Je renonce à tout, je choisis la vie la plus humble et la plus commune et je demande au Père de donner tout ce que j’ai à Judas… pour le satisfaire… et pour qu’ainsi il se tourne vers la sainteté… Seigneur… je devrais te dire des choses… Je crois savoir pourquoi Judas est comme cela.

       – Viens cette nuit. Nous prierons ensemble et nous parlerons.

       – Et le Père m’écoutera ? Il acceptera mon sacrifice ?

       – Le Père te bénira. Mais tu en souffriras…

       – Oh, non ! Il suffit que je te voie content… et que Judas… et que Judas…

       – Oui, Jean. 356.7 Ils nous appellent. Courons. »

       La ruelle fait place à une belle rue. La rue devient une artère décorée de portiques et de fontaines et elle est ornée de places plus belles l’une que l’autre. Elle croise une avenue pareille et il y a sûrement au fond un amphithéâtre. Et des gens atteints de diverses maladies sont déjà rassemblés dans un coin des portiques en attendant le Sauveur.

       Pierre vient à la rencontre de Jésus :

       « Ils ont gardé la foi en ce que nous avons dit de toi, au mois d’Etamin. Ils sont venus immédiatement.

       – Et moi, je vais récompenser leur foi immédiatement. Allons. »

       Et dans le crépuscule déjà avancé qui teint les marbres de rouge, il va guérir ceux qui l’attendent avec confiance.

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