Une initative de
Marie de Nazareth

Nouveau découragement de Pierre

mardi 2 octobre 29
vers Jéricho

Vision de Maria Valtorta

       502.1 Le gué de Bethabara vient d’être franchi. Le fleuve bleu est bien haut, car il est nourri par des affluents remplis par les pluies de l’automne. Sur la rive orientale, on voit une foule de personnes qui gesticulent. Sur la rive occidentale, en revanche, là où se trouvent Jésus et ses disciples, il n’y a qu’un berger, avec son troupeau qui broute l’herbe verte au bord de l’eau.

       Pierre s’affale sur un reste de muret qui se trouve là, sans même essuyer ses jambes toutes mouillées par la traversée du gué. C’est qu’à cette saison, on utilise des barques, c’est vrai, mais pour ne pas les échouer sur les bas-fonds, on s’en sert dans la partie la plus profonde en s’arrêtant pour déposer les voyageurs là où la quille rencontre les herbes submergées. Ainsi, quand on débarque, il faut faire quelques pas dans l’eau.

       « Qu’est-ce que tu as ? Tu te sens mal ? lui demande-t-on.

       – Non, mais je n’en peux plus. Cette violence sur le mont Nébo, et avant à Hesbon, et avant à Jérusalem, et avant à Capharnaüm, et après le mont Nébo à Calliroé, et maintenant à Bethabara…. Oh !… »

       Il se prend la tête dans les mains et pleure…

       « Ne te décourage pas, Simon. Ne me rends pas aussi pauvre de ton courage, de votre courage ! lui dit Jésus en s’approchant de lui et en posant sa main sur le lourd vêtement gris qui couvre l’apôtre.

       – Je ne peux pas voir ça ! Je ne peux pas te voir ainsi maltraité ! Si tu me laissais réagir… peut-être que je le pourrais. Mais ainsi… devoir me contenir… et assister à leurs insultes, à tes souffrances, comme un enfant impuissant… Ah ! cela me mine intérieurement, et je deviens une loque… Regardez : est-il possible de le voir ainsi ! On dirait un malade, quelqu’un qui meurt de fièvres… Ou un coupable poursuivi, qui ne trouve pas de lieu où s’arrêter pour manger une bouchée de pain, boire une gorgée, chercher une pierre où poser sa tête ! Cette hyène du mont Nébo ! Ces serpents de Calliroé ! Ce forcené qui est encore là ! (il indique l’autre rive). L’homme de Calliroé est moins démoniaque, bien qu’il soit seulement le second dont tu dis qu’il est dominé par Belzébuth ! 502.2 Moi, j’ai peur des possédés, je pense que si Satan les a pris ainsi, ils doivent avoir été très mauvais. Mais… l’homme peut tomber sans avoir la volonté absolue de le faire. Au contraire, ceux qui sans être possédés agissent comme ils le font, avec toute leur liberté de raisonnement… Ah ! tu ne les vaincras jamais, puisque tu ne veux pas les châtier ! Ce sont eux… qui te vaincront… »

       Les larmes de l’apôtre fidèle, qui s’étaient un peu taries sous le feu de l’indignation, reprennent de plus belle…

       « Mon Pierre, tu crois qu’ils ne sont pas possédés ? Tu crois que, pour cela, il faut être comme l’homme de Calliroé et d’autres que nous avons rencontrés ? Tu crois que la possession se manifeste seulement par des cris désordonnés, des bonds, des accès de fureur, la manie de vivre dans des tanières, le mutisme, la paralysie des membres, l’engourdissement de la raison, de sorte que le possédé parle et agit inconsciemment ? Non. Il y a aussi des obsessions, ou plutôt des possessions, plus subtiles et plus puissantes ; ce sont les plus dangereuses, car elles ne gênent pas et n’affaiblissent pas la raison pour l’empêcher de bien agir, mais la développent. Mieux, elles l’augmentent pour qu’elle serve avec puissance celui qui la possède. Quand Dieu possède une intelligence et l’utilise à son service, il y transfuse une intelligence surnaturelle qui accroît de beaucoup l’intelligence naturelle de la personne. Croyez-vous par exemple qu’Isaïe, Ezéchiel, Daniel et les autres prophètes, s’ils avaient dû lire et expliquer ces prophéties comme écrites par d’autres, n’auraient pas trouvé les obscurités indéchiffrables qu’y voient leurs contemporains ? Et pourtant, je vous le dis, lorsqu’ils les recevaient, ils les comprenaient parfaitement. Regarde, Simon : prenons cette fleur poussée ici à tes pieds ; que vois-tu dans l’ombre qui entoure le calice ? Rien. Tu vois un calice profond et une petite bouche et rien de plus. Maintenant, regarde-la pendant que je la cueille et que je la porte ici, sous ce rayon de soleil. Que vois-tu ?

       – Je vois des pistils, du pollen, une petite couronne de duvets qui ressemblent à des cils autour des pistils ainsi qu’une minuscule bande toute ciliée qui orne le pétale large et les deux plus petits… Je vois encore une gouttelette de rosée au fond du calice… et… oh ! voilà ! Un moucheron est descendu à l’intérieur pour boire, et il s’est englué dans le duvet cilié et il n’arrive plus à se dégager… Mais alors ! Montre-moi mieux… Oh ! le duvet est comme couvert de miel, il colle… J’ai compris ! Dieu l’a fait ainsi soit pour que la plante se nourrisse, ou pour que les oiseaux y trouvent leur nourriture en venant becqueter les moucherons, ou encore pour que l’air en soit débarrassé… Quelle merveille !

       – Pourtant, tu n’aurais rien vu sans la puissante lumière du soleil.

       – Hé ! non !

       – Il en va de même de la possession divine. La créature qui, d’elle-même met toute sa bonne volonté à aimer totalement son Dieu, l’abandon à ses volontés, la pratique des vertus et la maîtrise de ses passions, se trouve absorbée en Dieu — dans la Lumière qui est Dieu, dans la Sagesse qui est Dieu — et elle voit et comprend tout. Une fois cette action absolue passée, la créature en vient à un état où ce qui a été reçu se transforme en règle de vie et de sanctification, mais ce qui l’instant d’avant semblait si clair redevient obscur, ou plutôt crépusculaire. Le démon, qui ne cesse de singer Dieu, produit chez les possédés de l’esprit, un effet analogue bien que limité puisque Dieu seul est infini. A ceux qu’il possède, parce qu’ils se sont spontanément donnés à lui pour triompher, il communique une intelligence supérieure, mais uniquement tournée vers le mal, pour nuire, pour offenser Dieu et l’homme. Ainsi l’action satanique, quand elle trouve dans l’âme des complicités, est continuelle et conduit par degrés à la science totale du Mal. Ce sont les pires possessions. Rien n’en apparaît à l’extérieur, de sorte qu’on ne fuit pas ces possédés. Mais elles existent. Comme je l’ai dit plusieurs fois, le Fils de l’homme sera frappé par des possédés de cette sorte.

       – Mais Dieu ne pourrait-il pas frapper l’enfer ? demande Philippe.

       – Il le pourrait. Il est le plus fort.

       – Dans ce cas, pourquoi ne le fait-il pas pour te défendre ?

       – Les raisons de Dieu seront connues au Ciel. Allons, et sortez de votre accablement. »

       502.3 Le berger, qui a écouté sans en avoir l’air, demande :

       « Tu sais où aller ? Tu es attendu ?

       – Non, homme. Je devrais me rendre au-delà de Jéricho, mais je n’y suis pas attendu.

       – Et tu es très fatigué, Rabbi ?

       – Fatigué, oui. Depuis le mont Nébo, personne ne nous a offert l’hospitalité et on ne nous a pas permis de faire halte.

       – Alors… Je voulais te dire… J’habite près de l’ancienne Bétagla… Mon père est aveugle et je ne peux trop m’éloigner pour ne pas le laisser seul pendant des lunes. Mais mon cœur en souffre, et le troupeau aussi. Si tu voulais… Je t’hébergerais. Ce n’est pas loin. Mon vieux père croit tellement en toi ! Joseph, fils de Joseph, ton disciple, le sait.

       – Allons-y. »

       L’homme ne se le fait pas dire deux fois. Il rassemble son troupeau et le dirige vers le village, qui doit être au nord-ouest. Jésus et ses disciples marchent derrière le troupeau.

       502.4 « Maître, dit Judas après un moment, Bétagla ne possède cer­­tainement pas quelqu’un qui puisse acheter les dons de cet homme…

       – Quand nous irons à Jéricho chez Nikê, nous les vendrons.

       – C’est que… cet homme est pauvre et il faudra le dédommager. Je n’ai pas le moindre sou.

       – Nous avons des vivres en grande quantité, même pour quelque mendiant. Nous n’avons besoin de rien d’autre en ce moment.

       – Comme tu veux. Mais il aurait mieux valu que tu m’envoies en avant. J’aurais pu…

       – Ce n’est pas nécessaire.

       – Maître, c’est de la défiance ! Pourquoi ne nous envoies-tu pas comme avant, deux par deux ?

       – Parce que je vous aime et que je pense à votre bien.

       – Ce n’est pas bien de nous garder ainsi inconnus. On va penser que nous sommes indignes, incapables… Autrefois, tu nous laissais partir, nous prêchions, nous faisions des miracles, nous étions connus…

       – Tu regrettes de ne plus le faire ? Tu aimais être loin de moi ? Tu es bien le seul à te plaindre de ne pas aller seul… Judas !…

       – Maître, tu sais que je t’aime ! dit Judas avec assurance.

       – Oui, je le sais. Et je te garde avec moi pour que ton esprit ne se corrompe pas… Tu es déjà celui qui recueille et distribue, qui vend ou échange pour les pauvres. C’est assez, c’est déjà trop. Observe tes compagnons : pas un seul ne demande ce que tu sollicites.

       – Mais, aux disciples, tu l’as accordé… cette différence est une injustice.

       – Judas, tu es le seul à me dire injuste… Mais je te pardonne. Va en avant, et envoie-moi André. »

       Jésus ralentit pour attendre André et lui parler à part. J’ignore ce qu’il lui dit. Je sais qu’André sourit de son doux sourire et s’incline pour baiser les mains du Maître, puis il retourne à l’avant.

       Jésus reste seul, derrière tout le groupe… La tête très penchée, il avance en essuyant son visage avec un coin de son manteau comme s’il transpirait. Mais ce sont des larmes et non des gouttes de sueur qui coulent sur ses joues décharnées et pâles.

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