Une initative de
Marie de Nazareth

Discours sur Judas, absent

mercredi 31 octobre 29
Tecua

Vision de Maria Valtorta

       520.1 Ils sont encore à onze quand ils reprennent la route. Onze visages pensifs et dégoûtés autour du visage peiné de Jésus, qui a pris congé des sœurs de Lazare et qui, après un instant de réflexion, avant de franchir la grille, ordonne à Simon le Zélote et à Barthélemy :

       « Vous, restez ici. Vous me rejoindrez à Tecua chez Simon, ou bien chez Nikê, près de Jéricho, ou encore à Bethabara ; cela, s’il vient. Et… servez la charité. Vous m’avez compris ?

       – Tu peux partir en toute tranquillité, Maître. Nous n’offenserons en aucune manière l’amour du prochain, assure Barthélemy.

       – Quelle que soit l’heure à laquelle il vous rejoindra, prenez aussitôt la route.

       – Bien, Maître. Et… merci de la confiance que tu as en nous, dit Simon le Zélote.

       Ils échangent un baiser et, pendant qu’un serviteur ferme le portail et que Jésus s’éloigne, les deux apôtres qui sont restés reviennent avec les sœurs vers la maison.

       Jésus marche en avant, seul ; il est suivi par Pierre entre Matthieu et Jacques, fils d’Alphée ; puis viennent Philippe avec André, Jacques et Jean. En dernier lieu, silencieux autant que les autres, se trouvent Thomas et Jude. Mais je me suis mal exprimée. Pierre aussi est silencieux. Ses deux compagnons échangent quelques mots, mais lui, qui est entre les deux, ne dit rien. Il marche, l’air taciturne, tête baissée, et il semble échanger un muet colloque avec les pierres et l’herbe sur lesquelles il se déplace.

       520.2 Les deux derniers aussi ont à peu près la même attitude. Thomas semble plongé dans la contemplation d’une petite branche de saule qu’il effeuille peu à peu, et il regarde chaque feuille après l’avoir détachée comme pour en étudier la couleur vert pâle d’un côté, argentée de l’autre, ou les veines de la trame. Jude regarde fixement droit devant lui. Je ne sais pas s’il contemple l’horizon qui, après le franchissement d’une crête, s’ouvre sur la clarté vaporeuse d’une plaine à l’aurore, ou s’il observe uniquement la tête blonde de Jésus, qui a rejeté en arrière le bord de son manteau pour mieux jouir du doux soleil de décembre.

       L’occupation de Thomas et la contemplation de l’horizon ou du Maître par Jude finissent en même temps. Ce dernier baisse les yeux et tourne la tête pour regarder son compagnon tandis que Thomas, après avoir réduit sa branchette à l’état de fine cravache, lève les yeux pour regarder Jude. C’est un regard perçant — et en même temps bon et triste — qui en rencontre un semblable.

       « C’est comme ça, mon ami ! C’est vraiment comme ça ! dit Thomas, comme s’il terminait une conversation.

       – Oui, c’est ainsi. Et ma douleur est bien grande… Pour moi, il y a en plus l’amour d’un parent…

       – Je comprends. Mais… Tu as un tourment d’affection au cœur, mais, et moi ? J’ai un remords qui me tourmente, et c’est pire encore.

       – Un remords, toi ? Tu n’as aucune raison d’en avoir. Tu es bon et fidèle. Jésus est content de toi et nous, nous n’avons jamais eu aucun motif de scandale de ta part. D’où te vient donc cette impression de remords ?

       – D’un souvenir. Le souvenir du jour où j’ai décidé de suivre le nouveau Rabbi qui était apparu au Temple… 520.3 Judas et moi, nous étions côte à côte et nous avons admiré l’attitude et les paroles du Maître. Et j’ai décidé de le rechercher… J’étais encore plus décidé que Judas, et je l’ai pour ainsi dire entraîné. Lui dit le contraire, mais cela s’est passé ainsi. Voilà la cause de mon remords : d’avoir insisté pour qu’il vienne… J’ai apporté une douleur continuelle à Jésus. Mais Judas, je le savais, était bien vu de… beaucoup de gens, et je pensais qu’il pouvait être utile. J’étais bête comme tous ceux qui ne savent penser qu’à un roi d’Israël plus grand que David et que Salomon, mais toujours un roi… un roi comme le Maître dit qu’il ne le sera jamais. J’avais vivement désiré que Judas ait sa place parmi les disciples, puisqu’il pouvait être utile !… Je l’espérais, et c’est seulement maintenant que je comprends, que je comprends de mieux en mieux la justice de Jésus qui ne l’a pas accueilli tout de suite, qui lui a même défendu de le rechercher… Un remords, te dis-je ! Un remords ! Cet homme n’est pas bon.

       – Il n’est pas bon, mais ne te crée pas des remords. Ce n’est pas par malice que tu as agi, et par conséquent il n’y a pas de faute. Je te l’affirme.

       – En es-tu bien sûr ? Ou dis-tu cela pour me consoler ?

       – Je le dis parce que c’est vrai. Ne pense plus au passé, Thomas. Cela ne changera rien…

       – Tu parles bien ! Mais réfléchis ! Si, à cause de moi, mon Maître subissait des malheurs… J’ai le cœur plein d’anxiété et de soupçons. Je suis un pécheur, car je juge mon compagnon, et mon jugement est sans pitié. Et je suis pécheur, car je devrais croire aux paroles du Maître… Lui excuse Judas… Toi… tu y crois, à ton Frère ?

       – En tout, sauf en cela. Mais ne te désole pas. Nous sommes tous du même avis. Même Pierre, qui a l’air si défait, s’efforce de penser toute sorte de bien de cet homme, même André qui est plus doux qu’un agneau, même Matthieu, le seul d’entre nous qui n’éprouve de dégoût pour aucun pécheur ou pécheresse. Et Jean, si affectueux et si pur, qui a l’heureux sort de ne pas craindre le mal ni le vice, car il est tellement rempli de charité et de pureté qu’il n’y a pas place en lui pour accueillir autre chose. Mon frère aussi — je parle de Jésus — partage cet avis, et certainement il a aussi d’autres pensées avec cela, des pensées pour lesquelles il voit la nécessité de garder Judas… jusqu’à ce qu’il ait épuisé toute tentative de le rendre bon.

       – Oui. Mais… comment cela finira-t-il ? Il a de nombreuses… Il n’a pas… Enfin, tu comprends sans que je le dise. Où en arrivera-t-il ?

       – Je ne sais pas… Peut-être se séparera-t-il de nous… Peut-être restera-t-il pour attendre de voir qui est le plus fort dans cette lutte entre Jésus et le monde hébraïque…

       – Et autre chose ? Ne penses-tu pas que, d’ores et déjà, Judas sert deux maîtres ?

       – C’est certain.

       – Et tu ne crains pas qu’il puisse servir les plus nombreux, de façon à nuire totalement au Maître ?

       – Non. Je ne l’aime pas, mais je ne puis penser qu’il… Du moins pour le moment, non. Mais je le redouterai certainement s’il vient un jour où la faveur de la foule abandonne le Maître. Alors que, si une acclamation populaire le consacrait notre roi et notre chef, je suis certain que Judas abandonnerait tout le monde pour lui. C’est un profiteur… Que Dieu le retienne, et protège Jésus et nous tous !… »

       520.4 Les deux hommes s’aperçoivent qu’ils ont beaucoup ralenti leur marche et qu’ils se sont fait distancer par leurs compagnons ; sans plus parler, ils hâtent le pas pour les rejoindre.

       « Mais que faisiez-vous ? » demande Matthieu. « Le Maître vous attend… »

       Thomas et Jude se hâtent d’aller trouver Jésus.

       « De quoi parliez-vous ? » questionne Jésus en scrutant leurs visages.

       Les deux hommes, se regardent. Parler ? Ne pas parler ? La franchise l’emporte.

       « De Judas, répondent-ils ensemble.

       – Je le savais. Mais j’ai voulu éprouver votre sincérité. Vous m’auriez peiné si vous m’aviez menti… Mais n’en parlez plus et surtout de cette manière-là. Il y a tant de bons sujets dont on peut parler. Pourquoi s’abaisser toujours à considérer ce qui est très, trop matériel ? Isaïe dit : “ Tenez-vous à l’écart de l’homme qui n’a qu’un souffle dans les narines. ” Moi je vous dis : cessez d’analyser cet homme et occupez-vous de son âme. L’animal qui est en lui, son monstre, ne doit pas attirer vos regards ni vos jugements ; mais faites preuve d’amour, un amour douloureux et actif pour son âme. Délivrez-le du démon qui le tient. Vous ne savez pas… »

       Il se retourne pour appeler les sept autres :

       « Venez tous ici : mes paroles vous sont utiles à tous, parce que vous avez les mêmes pensées dans le cœur… Vous ne savez pas que vous apprenez davantage à travers Judas qu’à travers toute autre personne ? Vous trouverez beaucoup de Judas et très peu de Jésus au cours de votre ministère apostolique. Les Jésus seront bons, doux, purs, fidèles, obéissants, prudents, sans avidité. Il y en aura bien peu… Mais combien, combien de Judas vous trouverez, vous, vos disciples et vos successeurs, sur les chemins du monde ! Et pour être maître et savoir, vous devez suivre cette école… Lui, avec ses défauts, vous montre l’homme tel qu’il est ; moi, je vous montre l’homme tel qu’il devrait être. Ce sont deux exemples également nécessaires. En connaissant bien l’un et l’autre, vous devez chercher à faire du premier un second… Et que ma patience soit votre règle.

       520.5 – Seigneur, j’ai été un grand pécheur, et je serai certainement un exemple, moi aussi. Mais je voudrais que Judas, qui n’est pas un pécheur comme je l’ai été, devienne le converti que je suis. Est-ce de l’orgueil de dire cela ?

       – Non, Matthieu, ce n’est pas de l’orgueil. Tu fais honneur à deux vérités : la première, c’est qu’elle est justifié, cette sentence : “ La bonne volonté de l’homme opère des miracles divins. ” La seconde, c’est que Dieu t’a aimé infiniment, dès le temps où tu n’y pensais pas, et cela parce que ta capacité d’héroïsme ne lui était pas inconnue. Tu es le fruit de deux forces : ta volonté et l’amour de Dieu. Et je mets en premier ta volonté, car sans elle, vain aurait été l’amour de Dieu. Vain, inerte…

       – Mais Dieu ne pourrait-il pas nous convertir sans notre volonté ? demande Jacques, fils d’Alphée.

       – Certainement. Mais ensuite, la volonté de l’homme serait toujours requise pour persister dans la conversion obtenue miraculeusement.

       – Alors, en Judas, cette volonté n’a pas existé et n’existe pas, ni avant de te connaître, ni maintenant… » lance avec impétuosité Philippe.

       Certains rient, d’autres soupirent. Jésus est le seul à défendre l’apôtre absent :

       « Ne dites pas cela ! Il l’a eue et il l’a, mais la mauvaise loi de la chair le domine par intervalles. C’est un malade… Un pauvre frère malade. Dans toute famille, il y a le faible, le malade, celui qui est la peine, l’angoisse, la charge de la famille. Et pourtant l’enfant frêle n’est-il pas le plus aimé de sa mère ? Le petit frère malheureux n’est-il pas le plus choyé de tous ? N’est-il pas celui à qui son père donne la meilleure bouchée en la prélevant pour lui du plat, pour lui offrir une joie, pour ne pas lui faire comprendre qu’il est un poids, et ne pas lui rendre pesante de cette façon son infirmité ?

       – C’est vrai, tout à fait vrai. Ma sœur jumelle était frêle dans ses toutes premières années ; toute la force, c’était moi qui l’avais prise. Mais l’amour de toute la famille l’a tellement soutenue, que c’est maintenant une épouse et une mère épanouie, dit Thomas.

       – Voilà. Envers votre frère faible spirituellement, agissez comme vous le feriez à l’égard d’un frère en mauvaise santé. Je ne dirai pas un mot de reproche. Vous n’êtes pas plus grands que moi. Votre amour patient est le reproche le plus fort, et contre lui on ne peut réagir. A Tecua, je laisserai Matthieu et Philippe pour attendre Judas… Que le premier se souvienne qu’il a été pécheur, et le second qu’il est père…

       – Oui, Maître, nous nous en souviendrons.

       – A Jéricho, s’il n’est pas encore avec nous, je laisserai André et Jean, et qu’eux se rappellent que tous n’ont pas reçu dans la même mesure les dons gratuits de Dieu… 520.6 Mais allez trouver ce vieux mendiant qui vacille sur la route. La ville est en vue. Avec l’obole, il pourra se procurer du pain.

       – Seigneur, cela ne nous est pas possible. Judas est parti avec la bourse…, dit Pierre, et les sœurs ne nous ont rien donné.

       – Tu as raison, Simon. Elles sont comme étourdies par la douleur, et nous avec elles. Qu’importe, nous avons un peu de pain. Nous sommes jeunes et forts. Donnons-le au vieil homme pour qu’il ne tombe pas en route. »

       Ils fouillent dans leurs sacs, rassemblent des morceaux de pain, les donnent au petit vieux qui les regarde d’un air étonné.

       « Mange, mange ! » dit Jésus pour l’encourager.

       Et il le fait boire à sa gourde tout en lui demandant où il va.

       « A Tecua. Il y a un grand marché demain. Mais depuis hier, je n’ai rien mangé.

       – Tu es seul ?

       – Plus que seul… Mon fils m’a chassé… »

       Sa voix sénile déchire le cœur.

       « Dieu t’ouvrira les portes de son Royaume si tu sais croire en sa miséricorde.

       – Et en celle de son Messie. Mais mon fils n’aura pas le Messie, c’est impossible, car il le hait, au point de détester son père parce que lui, il l’aime.

       – C’est pour cela qu’il t’a chassé ?

       – Oui, et aussi pour ne pas perdre l’amitié de certains qui persécutent le Messie. Il a voulu leur montrer que sa haine dépasse la leur, au point qu’elle domine même la voix du sang.

       – Quelle horreur ! s’écrient tous les apôtres.

       – Ce serait plus horrible si moi, j’avais les mêmes pensées que mon fils, dit avec véhémence le petit vieux.

       – Mais, qui est-ce ? Si j’ai bien compris ce doit être quelqu’un de puissant et d’écouté… intervient Thomas.

       – Homme, ce n’est pas un père qui révèlera le nom de son fils coupable pour le faire mépriser. Je dois dire que j’ai faim et froid, moi qui à force de travail avais augmenté le bien-être de la maison pour rendre mon garçon heureux. Mais rien de plus que cela. Pense que je suis de Judée, et lui aussi, et qu’ainsi nous sommes de la même race, mais ne pensons pas la même chose. Le reste est inutile.

       520.7 – Et tu ne demandes rien à Dieu, toi qui es un juste ? questionne doucement Jésus.

       – Qu’il touche le cœur de mon enfant et l’amène à croire ce que je crois.

       – Mais pour toi, pour toi seul, tu ne demandes rien ?

       – De rencontrer celui qui pour moi est le Fils de Dieu, pour le vénérer et mourir ensuite.

       – Mais si tu meurs, tu ne le verras plus. Tu seras dans les limbes…

       – Pour peu de temps. Tu es un rabbi, n’est-ce pas ? J’y vois très peu… L’âge… mes nombreuses larmes, et la faim aussi… Mais je vois les nœuds de ta ceinture… Si tu es un bon rabbi, comme j’en ai l’impression, tu dois te rendre compte, toi aussi, que le temps est arrivé, le temps dont parle Isaïe, je veux dire. Et elle va arriver, l’heure où l’Agneau prendra sur lui tous les péchés du monde et portera tous nos maux et toutes nos douleurs, et pour cela sera transpercé et immolé afin que nous soyons guéris et en paix avec l’Eternel. Et alors, pour les âmes aussi viendra la paix… Je l’espère en me confiant à la miséricorde de Dieu.

       – Tu n’as jamais vu le Maître ?

       – Non. Je l’ai entendu parler dans le Temple, aux fêtes. Mais je suis petit, et l’âge me rapetisse encore ; de plus, je n’y vois guère, comme je te l’ai dit. C’est pourquoi, si je me mêle à la foule, je ne vois rien à cause de ceux qui sont devant moi, et si je reste loin, je ne vois pas à cause de la distance. Ah ! je voudrais le voir ! Ne serait-ce qu’une fois !

       – Tu le verras, père, Dieu te satisfera. Et à Tecua, sais-tu où aller ?

       – Non. Je resterai sous un portique ou sous une entrée. J’y suis habitué, désormais.

       – Viens avec moi. Je connais un bon Israélite. Il t’accueillera au nom de Jésus, le Maître de Galilée.

       – Mais toi aussi, tu es galiléen. Cela s’entend à ton accent.

       – Oui… Tu es fatigué ? Mais nous sommes déjà aux premières maisons. Tu vas bientôt te reposer et tu pourras te restaurer. »

       520.8 Jésus se penche pour confier quelque chose à Pierre, et Pierre se déplace pour rapporter aux autres ce que lui a dit Jésus, et que je ne saisis pas. Puis, avec les fils d’Alphée et Jean, il marche plus vite pour entrer dans la ville. Jésus le suit avec les autres en réglant son pas sur celui du vieil homme, qui ne parle plus, tant il est exténué, de sorte qu’il finit par rester en arrière avec André et Matthieu. La ville paraît vide. Il est midi, et beaucoup de gens sont chez eux en train de déjeuner. Après quelques mètres, voici Pierre :

       « C’est fait, Seigneur. Simon l’accueille parce que c’est toi qui l’amènes et il te remercie d’avoir pensé à lui.

       – Bénissons le Seigneur ! Il y a encore des justes en Israël. Ce vieillard en est un, et Simon un autre. Oui, il y a encore des gens qui sont bons, miséricordieux, fidèles au Seigneur. Et cela compense bien des amertumes, et fait espérer que la justice divine s’adoucira grâce à ces justes.

       – Pourtant !… Un fils qui chasse son père certainement pour ne pas perdre l’amitié de quelque puissant pharisien !

       – A quel point peut arriver la haine pour toi ! J’en suis indigné ! dit Philippe.

       – Oh ! vous en verrez bien davantage ! répond Jésus.

       – Davantage ? Et qu’y a-t-il de plus qu’un père que l’on chasse parce qu’il ne te déteste pas ? Il est énorme, le péché de cet homme !…

       – Plus grand sera le péché d’un peuple contre son Dieu… Mais attendons le vieillard…

       – Qui peut bien être son fils ?

       – Un pharisien !

       – Un membre de sanhédrin !

       – Un rabbi. »

       Les avis sont divers.

       « Un malheureux. Ne cherchez pas à savoir. Aujourd’hui il a frappé son père, demain c’est moi qu’il frappera. Vous voyez donc que le péché de Judas, de s’être ainsi éloigné comme un gamin, n’est rien en comparaison. Et pourtant, je prierai pour ce fils ingrat, pour cet Hébreux qui offense Dieu, afin qu’il se repente. Faites-en de même… 520.9 Viens, père. Comment t’appelles-tu ?

       – Eli-Hanna. Je n’ai jamais été heureux ! Mon père est mort avant ma naissance et ma mère en m’enfantant. Ma grand-mère, qui m’a élevé, m’a donné les deux noms de mon père et de ma mère réunis.

       – Vraiment tu es un Eli, homme, et ton fils ressemble à Finnès, dit Philippe qui ne peut se résigner à un pareil péché.

       – Que Dieu ne le veuille pas, homme. Finnès est mort pécheur et il est mort quand l’arche fut prise. Cela serait un malheur pour son âme et pour tout Israël, répond le vieillard.

       – Tu vois, cette maison m’est amie et j’obtiens ce que je lui demande. Elle appartient à une certain Simon, homme juste devant Dieu et devant les hommes. Il t’accueille par amour pour moi si tu acceptes cet endroit, dit Jésus avant de frapper à la porte.

       – Et puis-je faire un choix ? J’invoquerai les bénédictions du Ciel sur celui qui me donnera le pain et l’abri de la charité. Mais je veux travailler. Ce n’est pas une honte d’être serviteur. C’est une honte de commettre le péché…

       – Nous allons le dire à Simon » dit Jésus avec un sourire de compassion, en regardant le vieil homme réduit à rien par les privations et la douleur morale.

       520.10 On ouvre la porte :

       « Entre, Maître, que la paix soit avec toi et avec ceux qui t’accompagnent. Où est ce frère que tu m’amènes ? Que je puisse lui donner le baiser de paix et de bienvenue, dit un homme d’environ cinquante ans.

       – Le voilà, et que le Seigneur te donne une récompense.

       – Il l’a fait. Tu es mon hôte, et qui te possède, possède Dieu. Je ne t’attendais pas, et je ne puis t’honorer comme je voudrais. Mais j’entends dire que tu comptes repasser d’ici quelques jours, et je serai prêt à t’accueillir comme il convient. »

       Ils se trouvent maintenant dans une pièce où sont préparés des bassins fumants pour les ablutions. Intimidé, le vieillard reste contre la porte, mais le maître de maison le prend par la main et l’amène à un siège, veut le déchausser de sa main, le servir comme un roi, puis lui mettre des sandales neuves, alors que le vieillard dit :

       « Pourquoi ? Mais pourquoi ? Je suis venu pour servir, or c’est toi qui me sers ! Ce n’est pas juste.

       – C’est juste, homme. Je ne puis suivre le Rabbi parce que ma maison requiert ma présence, mais comme le dernier disciple du Maître saint, je m’arrange pour mettre en pratique ses paroles.

       – Tu le connais bien. Tu le connais vraiment, car tu es bon. Nombreux sont ceux qui le connaissent en Israël, mais comment ? Avec leurs yeux et leur haine, et donc ils ne le connaissent pas. On connaît une femme quand on n’ignore plus rien d’elle et qu’on la possède tout entière. Il en est ainsi de Jésus de Nazareth, que je ne connais pas de vue, mais que je connais mieux que bien des gens, car je crois qu’en lui se trouve la sagesse. Mais toi, tu le connais vraiment, et lui et sa doctrine. »

       L’homme regarde Jésus, mais ne dit mot.

       Le vieillard reprend :

       « J’ai dit à ce Rabbi que je veux travailler…

       – Oui, oui, nous trouverons un travail pour toi, mais pour le moment viens à table. Maître, tes disciples vont bientôt arriver. Pouvons-nous passer à table quand même, ou préfères-tu les attendre ?

       – Je voudrais les attendre, mais si tu as du travail à faire…

       – Oh ! Maître, tu sais que c’est une joie pour moi d’obéir à ton moindre désir. »

       Le petit vieux a en ce moment un premier soupçon sur l’identité de l’Homme qui l’a secouru en route, puis il le regarde, le regarde, observe ses compagnons… les examine attentivement… et tourne autour d’eux… 520.11 Les fils d’Alphée entrent avec Jean. Jésus les appelle par leurs noms.

       « Oh ! Dieu très-haut ! Mais alors… C’est toi ! » s’écrie le vieillard.

       Et il se jette par terre pour le vénérer. Son étonnement n’est pas inférieur à celui des autres. Elle est si étrange, cette façon de reconnaître le Maître ! Si bien que Pierre lui demande :

       « Qu’y a-t-il de spécial dans ces noms si communs en Israël, qui puisse t’avoir fait comprendre que tu te trouves en face du Messie ?

       – C’est que je connais Judas. Il vient toujours chez mon fils et… »

       Il s’arrête, gêné d’avoir parlé de son fils…

       « Mais moi, je ne t’ai jamais vu, homme, dit Jude en se mettant bien en face de lui et en se baissant pour être bien vis-à-vis.

       – Moi non plus, je ne te connais pas. Mais un Judas, disciple du Christ, vient souvent chez mon fils, et j’ai entendu parler d’un Jean, d’un Jacques, d’un Simon, ami de Lazare de Béthanie et de bien d’autres personnes… Entendre trois des noms connus pour être ceux des disciples les plus intimes du Maître ! Et lui, qui est si bon !… J’ai compris, voilà ! Mais où est l’autre Judas ?

       – Il n’est pas là, mais c’est vrai, tu l’as bien compris, c’est moi. Le Seigneur est bon, père. Tu as désiré me voir, et tu m’as vu. Bénissons les miséricordes de Dieu… Ne t’écarte pas, Eli-Hanna. Tu restais près de moi quand j’étais pour toi un voyageur et rien de plus. Pourquoi veux-tu t’éloigner de moi maintenant que tu sais que je suis le But ? Tu ignores combien ton cœur m’a consolé ! Tu ne peux le savoir. C’est moi, et non pas toi, qui ai le plus reçu… Quand les trois quarts d’Israël — si ce n’est plus —, me haïssent au point de se rendre criminels, quand les faibles s’éloignent de mon chemin, quand les tribulations de l’ingratitude, de l’animosité, de la calomnie, me blessent de toutes parts, quand je ne puis être réconforté par la pensée que mon sacrifice sera le salut pour Israël, trouver quelqu’un comme toi, père, c’est avoir une compensation pour ma douleur… Tu ne sais pas… Personne ne sait les tristesses de plus en plus profondes du Fils de l’homme. J’ai soif d’amour… et trop de cœurs sont des sources taries, desquelles il est inutile de m’approcher… Mais allons… »

       Et, en tenant près de lui le vieillard, il entre dans la pièce où les tables sont déjà prêtes…

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