Une initative de
Marie de Nazareth

Le mendiant Ogla et les scribes tentateurs

lundi 9 avril 29
Galgala

Vision de Maria Valtorta

       387.1 Je ne sais pas comment est Galgala actuellement. Au moment où Jésus y entre, c’est une ville ordinaire de Palestine, assez peuplée, située sur une colline peu élevée, couverte principalement de vignes et d’oliviers. Mais le soleil y est si fort que les blés aussi peuvent y trouver place, semés au hasard sous les arbres ou entre les rangs de vignes. Et ils mûrissent malgré les feuillages parce qu’ils sont rôtis à souhait par le soleil qui déjà se ressent du voisinage du désert.

       Tout n’est que poussière, brouhaha, saleté, confusion de jour de marché. Inévitables comme le destin, les habituels pharisiens et scribes zélés et non convaincus, discutent doctoralement avec de grands gestes dans le meilleur coin de la place et font semblant de ne pas voir Jésus ou de ne pas le connaître.

       Jésus va tout droit prendre son repas sur une petite place secondaire, presque à la périphérie, tout ombragée par un enchevêtrement de branches d’arbres de toutes espèces. J’ai l’impression qu’il s’agit d’une partie de la montagne qui fait partie depuis peu de l’agglomération et qui garde encore le souvenir de son état naturel.

       387.2 Pendant que Jésus mange du pain et des olives, la première personne à s’approcher de lui est un homme déguenillé. Il demande un peu de pain. Jésus lui passe le sien avec toutes les olives qu’il a en main.

       « Et toi, Maître ? Nous n’avons plus d’argent, tu le sais » fait remarquer Pierre. « Nous avons tout laissé à Ananias… »

       – Peu importe. Je n’ai pas faim. Mais soif, si… »

       Le mendiant dit :

       « Là derrière, il y a un puits. Mais pourquoi m’as-tu tout donné ? Tu pouvais garder la moitié de ton pain… Si tu n’éprouves pas de dégoût à le reprendre…

       – Mange, mange. Moi, je puis m’en passer. Mais pour que tu ne penses pas que j’éprouve du dégoût, donne-moi de tes mains une seule bouchée et je la mangerai pour être ton ami… »

       Le visage triste et sombre de l’homme s’éclaire d’un sourire étonné :

       « C’est la première fois, depuis que je suis le pauvre Ogla, que quelqu’un me dit qu’il veut être mon ami ! » et il donne une bouchée de pain à Jésus. Puis il demande : « Qui es-tu ? Comment t’appelles-tu ?

       – Je suis Jésus de Nazareth, le Rabbi de Galilée.

       – Ah !… J’ai entendu par d’autres parler de toi… Mais… n’es-tu pas le Messie ?…

       – Je le suis.

       – Et toi, le Messie, tu es si bon avec les mendiants ? Le Tétrarque nous fait battre par ses serviteurs s’il nous voit sur sa route…

       – Moi, je suis le Sauveur. Je ne bats pas : j’aime. »

       L’homme le regarde fixement. Puis il se met à pleurer doucement.

       « Pourquoi ces larmes ?

       – Parce que… je voudrais être sauvé… 387.3 Tu n’as plus soif, Seigneur ? Je pourrais te conduire au puits et te parler… »

       Jésus comprend que l’homme veut avouer quelque chose, et il se lève en disant :

       « Allons.

       – Je viens moi aussi ! déclare vivement Pierre.

       – Non. Je reviens tout de suite, du reste… Et il faut respecter l’homme qui se repent. »

       Il part avec l’homme derrière une maison au-delà de laquelle s’étend la campagne.

       « Le puits est là… Bois, puis écoute-moi.

       – Non, homme. Déverse d’abord en moi ta peine et ensuite… je boirai. Il se peut même que je trouve pour ma soif une eau plus douce que celle du sol.

       – Laquelle, Maître ?

       – Ton repentir. Allons sous ces arbres. Ici, les femmes nous observent. Viens. »

       Il lui met la main sur l’épaule et le pousse vers un massif d’oliviers.

       – Comment sais-tu que je suis coupable et que je me repens ?

       – Ah !… Mais parle et n’aie pas peur de moi.

       387.4 – Seigneur… Nous étions sept frères d’un même père, mais moi j’étais né d’une femme que mon père avait épousée, une fois veuf. J’étais haï par les six autres. En mourant, notre père nous laissa à tous des parts égales. Mais quand il fut mort, les six autres, en corrompant les juges, m’enlevèrent tout mon bien. Ils nous chassèrent, ma mère et moi, avec des accusations infâmes. Elle mourut de privations quand j’avais seize ans… Dès lors, je n’ai plus eu personne pour m’aimer… »

       L’homme pleure d’accablement. Puis il se reprend et poursuit :

       « Mes six frères, riches et heureux, connaissaient la prospérité — grâce aussi à mes biens —, alors que, moi, je mourais de faim, car j’étais tombé malade en assistant ma mère épuisée… Mais Dieu les a frappés l’un après l’autre. Je les ai tant maudits, tant haïs, qu’ils ont été victimes du sortilège. Est-ce que je faisais mal ? Certainement. Je le sais, et je le savais. Mais comment aurais-je pu ne pas les haïr et les maudire ? Le dernier, qui était en réalité le troisième par rang d’âge, résistait à toutes les malédictions. Il prospérait même, grâce aux biens des cinq autres. Il avait hérité légitimement des trois plus jeunes, morts non mariés, puis il avait épousé la veuve du premier, décédé sans enfants. Par des prêts et des ruses, il avait frauduleusement soustrait une bonne part de la succession du deuxième à sa veuve et aux orphelins. Quand il me croisait par hasard sur les marchés, où je me rendais comme serviteur d’un riche pour vendre des denrées, il m’insultait et me frappait… Un soir, je l’ai rencontré… J’étais seul, il était seul. Lui était un peu ivre de vin… Et moi, j’étais ivre de souvenirs et de haine… Il y avait dix ans que ma mère était morte… Il m’insulta, en injuriant la morte… Il la traita de “ chienne immonde ” et il m’appela “ fils de la hyène…” Seigneur, s’il n’avait pas touché ma mère… je l’aurais supporté. Mais il l’a insultée… Je l’ai pris au collet. Nous nous sommes battus… Je voulais seulement le frapper… Mais il est tombé à terre… Le sol était couvert d’une herbe glissante, en pente… et, dessous, il y avait un ravin et un torrent… ivre comme il l’était, il a roulé et il est tombé… On le cherche encore depuis toutes ces années… Mais il est enseveli dans les pierres et le sable d’un torrent du Liban. Moi, je ne suis plus retourné chez mon maître, et lui n’est plus revenu à Césarée Panéade. J’ai marché sans paix… Ah ! la malédiction de Caïn ! Peur de vivre… et peur de mourir… Je suis tombé malade… Puis… j’ai entendu parler de toi… Mais j’avais peur… On disait que tu voyais dans le cœur de l’homme. Et les rabbis d’Israël sont si méchants !… Ils ne connaissent pas la pitié… Toi, Rabbi des rabbis, tu étais ma terreur… Et je fuyais devant toi. Pourtant, je voudrais être pardonné… »

       Il pleure, affaissé sur le sol…

       387.5 Jésus le regarde et murmure :

       « Prenons sur moi ces péchés également !… Ecoute, mon fils : je suis la pitié, pas la terreur. C’est pour toi aussi que je suis venu. N’aie pas honte de moi… Je suis le Rédempteur. Tu veux être pardonné ? De quoi ?

       – De mon crime. Pourquoi me le demander ? J’ai tué mon frère.

       – Tu as dit : “ Je voulais seulement le frapper ”, parce que, à ce moment-là, tu étais offensé et irrité. Mais quand tu haïssais et maudissais, non pas un, mais six frères, tu n’étais pas offensé et irrité. Tu le faisais comme tu respirais, spontanément. La haine et la malédiction, la joie de les voir frappés, c'était ton pain spirituel, n’est-ce pas ?

       – Oui, Seigneur. Pendant dix ans, ce fut mon pain.

       – Eh bien, en réalité, tu as commencé ton plus grand crime à partir du moment où tu as haï et maudit. Tu es six fois homicide de tes frères.

       – Mais, Seigneur, ils m’avaient ruiné et détesté… Et ma mère était morte de faim…

       – Tu veux dire que tu avais raison de te venger ?

       – Oui. C’est ce que je pense.

       – Tu as tort. Il y avait Dieu pour punir. Toi, tu devais aimer. Et Dieu t’aurait béni sur la terre et au Ciel.

       – Il ne me bénira donc jamais ?

       – Le repentir ramène la bénédiction. Mais que de douleurs, que d’angoisses tu as rencontrées ! Par ta haine tu t’en es attiré beaucoup plus que ne l’ont fait tes frères !…

       – C’est vrai ! C’est vrai ! Une horreur qui dure depuis vingt-six ans. Ah, pardonne-moi, au nom de Dieu. Tu vois que j’éprouve la douleur de ma faute ! Je ne demande rien pour ma vie. Je suis mendiant et malade. Je veux rester tel, souffrir, expier. Mais donne-moi la paix de Dieu ! J’ai fait des sacrifices au Temple en souffrant de la faim, pour accumuler la somme nécessaire pour l’holocauste. Mais je ne pouvais parler de mon crime, et je ne sais pas si mon sacrifice a été accepté.

       – Nullement. Même si chaque jour tu en avais consommé un, à quoi aurait-il servi si tu mentais en l’offrant ? Un rite qui n’est pas précédé du sincère aveu de la faute est superstitieux et inutile. C’est une faute ajoutée à une faute, et donc encore plus qu’inutile : c’est une offrande sacrilège. Qu’avouais-tu au prêtre ?

       – Je disais : “ J’ai péché par ignorance en faisant des choses interdites par le Seigneur et je veux expier. ” Je pensais : “ Je sais en quoi j’ai péché, et Dieu le sait. Mais je ne peux le dire clairement à l’homme. Dieu, qui voit tout, sait que je pense à mon péché. ”

       – Restrictions mentales, échappatoires indignes ! Le Très-Haut les hait. Quand on pèche, on expie. Ne fais plus cela.

       – Non, Seigneur. Et serai-je pardonné ? Ou dois-je aller tout avouer ? Payer de ma vie la vie que j’ai prise ? Il me suffit de mourir avec le pardon de Dieu.

       – Vis pour expier. Tu ne pourrais pas rendre son mari à la veuve et leur père aux enfants… Avant de tuer, avant de laisser la haine s’emparer de nous, il faudrait réfléchir ! Mais lève-toi et marche sur ton nouveau chemin. Sur ta route, tu trouveras certains de mes disciples. Les monts de Judée, si tu vas de Tecua à Bethléem, et au-delà vers Hébron, sont certainement parcourus par eux. Dis-leur que Jésus t’envoie et préviens-les qu’avant la Pentecôte, il remontera vers Jérusalem en passant par Beth-Çur et Béther. Demande Elie, Joseph, Lévi, Mathias, Jean, Benjamin, Daniel, Isaac. Te rappelleras-tu ces noms ? Adresse-toi à eux particulièrement. Maintenant allons…

       – Tu ne bois pas ?

       – J’ai bu tes larmes. Une âme qui revient à Dieu ! Il n’y a rien de plus réconfortant pour moi.

       – Je suis pardonné, alors ? Tu dis : “ Qui revient à Dieu ”…

       – Oui. Tu es pardonné. Et ne hais jamais plus. »

       L’homme, qui s’était redressé, s’incline de nouveau et il baise les pieds de Jésus.

       387.6 De retour auprès des apôtres, ils les trouvent en grande discussion avec des scribes.

       « Voici le Maître. Il peut vous répondre et vous dire, lui, que vous êtes pécheurs.

       – Que se passe-t-il ? demande Jésus, dont la salutation déférente reste sans réponse.

       – Maître, ils nous vexent avec leurs questions et leurs moqueries…

       – Supporter les tourments, c’est faire œuvre de miséricorde.

       – Mais c’est toi qu’ils offensent ! Ils font de toi un objet de mépris… et les gens hésitent. Tu vois ? Nous avions réussi à rassembler quelques personnes… Maintenant qui reste-t-il ? Deux ou trois femmes…

       – Oh, non ! Vous avez aussi un homme, un homme crasseux ! C’est encore trop pour vous ! Seulement, Maître, n’as-tu pas l’impression de te contaminer, toi qui dis toujours que les saletés te dégoûtent ? raille un jeune scribe en montrant le mendiant qui se tient à côté de Jésus.

       – Il n’est pas sale. Il n’a pas la saleté qui me répugne. Lui, c'est “ le pauvre ”. Le pauvre ne me rebute pas. Sa misère doit seulement ouvrir l’âme à des sentiments de pitié fraternelle. J’éprouve de la répulsion devant les misères morales, des cœurs empuantis, des âmes en lambeaux, des esprits couverts de plaies.

       – Et tu sais si lui ne l’est pas ?

       – Je sais qu’il croit et espère en Dieu et en sa miséricorde, maintenant qu’il l’a connue.

       – Connue ? Où habite-t-elle ? Dis-le-nous, pour que nous puissions, nous aussi, y aller et voir son visage. Ah ! le Dieu terrible, que Moïse n’osait pas regarder, doit avoir une bien terrible face malgré sa miséricorde, même si sa rigueur s’est adoucie après tant de siècles ! » réplique le jeune scribe.

       Et il part d’un grand rire, qui est plus négateur qu’un blasphème.

       « Moi qui te parle, je suis la Miséricorde de Dieu ! » s’écrie Jésus.

       Il s’est dressé, et fulgurante est la puissance de son regard et de son geste. Je ne sais pas comment l’autre n’a pas peur…

       Cependant, même s’il ne fuit pas, il n’ose plus continuer ses sarcasmes et se tait. Mais un autre le remplace :

       « Ah ! que de paroles inutiles ! Nous voudrions seulement pouvoir croire. Nous ne demanderions pas mieux. Mais, pour croire, il faut avoir des preuves. 387.7 Maître, sais-tu ce qu’est Galgala pour nous ?

       – Me prends-tu pour un ignare ? » réplique Jésus.

       Et sur le ton de la psalmodie, lent, un peu traînant, il commence :

       « “ Josué leva le camp de bon matin, et partit de Shittim avec tous les Israélites. Ils allèrent jusqu’au Jourdain. Au bout de trois jours, les hérauts parcoururent le camp en criant : ‘ Quand vous verrez l’Arche de l’Alliance du Seigneur votre Dieu, portée par les prêtres de la race de Lévi, partez vous aussi et suivez-la. Qu’il y ait entre vous et l’Arche un espace de deux mille coudées, afin que vous puissiez voir de loin et savoir quel chemin prendre, car vous n’y êtes jamais passés… ’ ”

       – Assez ! Assez ! Tu connais la leçon. Eh bien, pour croire, nous voudrions obtenir de toi un pareil prodige. Au Temple, à la Pâque, on nous a rebattu les oreilles de la nouvelle apportée par un passeur, selon laquelle tu as arrêté le fleuve en crue. Donc, si tu as tant fait pour un individu quelconque, pour nous, qui valons tellement plus qu’un passeur, fais le miracle de descendre dans le Jourdain avec tes disciples et de le passer à pied sec comme Moïse à la Mer Rouge et Josué à Galgala. Allons ! Les sortilèges ne servent que pour les ignorants. Mais nous, nous ne serons pas séduits par ta nécromancie, bien que toi, tout le monde le sait, tu connaisses les secrets de l’Egypte et les formules magiques.

       – Je n’en ai pas besoin.

       – Descendons au fleuve et nous croirons en toi.

       – Il est écrit : “ Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ” !

       – Tu n’es pas Dieu ! Tu es un pauvre fou. Tu es un homme qui soulève les foules ignorantes. Avec elles, c’est facile, car tu as Belzébuth avec toi. Mais avec nous, qui sommes pourvus des insignes d’exorcistes, tu es moins que rien, lance un scribe sur un ton agressif.

       – Ne l’offense pas ! Prie-le de nous satisfaire. En le traitant comme tu le fais, il s’avilit et perd sa puissance. Allons, Rabbi de Nazareth ! Donne-nous une preuve et nous t’adorerons » dit un vieux scribe, rusé comme un serpent, dont les flatteries tortueuses révèlent plus d’hostilité que la férocité déclarée des autres.

       Jésus le regarde. Puis il se tourne vers le sud-ouest et ouvre les bras en les tendant en avant. Il dit :

       « Là-bas se trouve le désert de Juda et l’Esprit du Mal m’y a demandé de tenter le Seigneur mon Dieu. J’ai répondu : “ Arrière, Satan ! Il est écrit que Dieu doit être adoré, et non tenté. Et il faut pour le suivre dépasser la chair et le sang.” C’est ce que je vous réponds à vous aussi.

       – C'est à nous que tu donnes le nom de Satan ? A nous ? Ah ! Maudit ! »

       Plus semblables à des voyous qu’à des docteurs de la Loi, ils ramassent alors des pierres éparses sur le sol pour le frapper, et crient :

       « Va-t’en ! Va-t’en ! Maudit sois-tu éternellement ! »

       Jésus les dévisage, sans peur. Il paralyse leur geste sacrilège, ramasse son manteau et dit :

       « Allons ! Homme, marche devant moi. »

       Puis il revient vers le puits, vers l’oliveraie de la confession, et y pénètre… Accablé, il baisse la tête tandis que deux larmes qu’il ne peut retenir roulent de ses paupières sur son visage pâle.

       387.8 Ils arrivent à une route. Jésus s’arrête et dit au mendiant :

       « Je ne peux te donner de l’argent : je n’en ai pas. Je te bénis. Adieu. Fais ce que je t’ai dit. »

       Ils se séparent…

       Les apôtres sont affligés. Ils se taisent. Ils se regardent par dessous…

       Jésus rompt le silence en reprenant le ton du psaume interrompu par le scribe :

       « “ Et le Seigneur dit à Josué : ‘ Désigne douze hommes, un par tribu, et fais leur prendre au milieu du lit du Jourdain, à l’endroit où se sont posés les pieds des prêtres, douze pierres très dures que vous érigerez à l’endroit des campements, là où vous planterez les tentes cette nuit. ’ Josué appela les douze hommes choisis parmi les fils d’Israël, un par tribu, et leur ordonna : ‘ Passez devant l’Arche du Seigneur votre Dieu au milieu du Jourdain et que chacun de vous prenne sur son épaule une pierre, selon le nombre des fils d’Israël, pour en faire un monument au milieu de vous. Et quand, à l’avenir, vos fils vous demanderont : Que signifient ces pierres ?, vous leur répondrez : Les eaux du Jourdain disparurent devant l’Arche de l’Alliance du Seigneur lorsqu’elle les a traversées, et ces pierres furent placées comme mémorial éternel des fils d’Israël ’ ”. »

       Jésus relève la tête, qu’il tenait baissée. Il tourne les yeux vers les douze qui le regardent et dit sur un autre ton, avec sa voix des moments de plus grande tristesse :

       « L’Arche est entrée dans le fleuve. Et ce ne furent pas les eaux, mais les Cieux qui s’ouvrirent par respect pour le Verbe qui s’y tenait pour les sanctifier, les rendre plus saintes qu’elles ne le furent grâce à l’Arche arrêtée dans le lit du fleuve. Et le Verbe s’est choisi douze pierres, des pierres très dures, car elles doivent subsister jusqu’à la fin du monde. Elles serviront de fondations au Temple nouveau et à la Jérusalem éternelle. Douze : souvenez-vous-en. C’est le nombre voulu. Puis il en a choisi douze autres pour un second témoignage : les premiers disciples bergers, Abel le lépreux et Samuel l’estropié, les premiers guéris… et reconnaissants… Une autre raison de la dureté de ces pierres, c’est qu’elles devront résister aux coups d’Israël qui hait Dieu !… Qui hait Dieu !… »

       Quelle voix déchirée, affaiblie, presque blanche a Jésus pleurant sur la rigidité d’Israël… Il reprend :

       « Dans le fleuve, les siècles et l’homme ont éparpillé les pierres du mémorial… Sur la terre, la haine éparpillera mes douze apôtres. Sur les rives du fleuve, les siècles et les hommes ont détruit l’autel du souvenir… Les premières et les secondes pierres, qui ont servi à tous les usages à cause de la haine des démons — qui ne sont pas seulement en enfer mais aussi dans les hommes —, ne sont plus reconnaissables. Certaines ont même été utilisées pour tuer. Et qui m’assure qu’il n’y avait pas, dans les pavés lancés contre moi, quelque éclat des pierres très dures choisies par Josué ? Très dures ! Ennemies ! Oui, très dures ! Même parmi mes disciples, il y en aura qui, une fois séparés, serviront de trottoir aux démons qui marchent sur moi… et se feront cailloux pour me frapper ; ils ne seront plus les pierres choisies… mais les satans… Ah ! Jacques, mon frère ! Israël est bien rude envers son Seigneur ! »

       Et, chose jamais vue, Jésus, accablé par je ne sais quel découragement qui le domine, se penche sur l’épaule de Jacques, fils d’Alphée, et l’embrasse en pleurant…

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