Une initative de
Marie de Nazareth

En chemin avec un berger samaritain

dimanche 9 septembre 29
vers Sichem

Vision de Maria Valtorta

       482.1 Je ne saurais dire à quel endroit de la Samarie on se trouve. Certainement au beau milieu de ses monts, bien que, ici, il ne s’agisse pas des plus élevés : ceux-là, dont les pics escarpés se détachent sur le ciel — maintenant serein — se trouvent plus au sud.

       Les apôtres marchent autant que possible autour de Jésus, mais le sentier, un raccourci, ne le permet pas souvent et le groupe se forme et se défait continuellement.

       Ils rencontrent sur les montagnes, beaucoup de bergers avec leurs troupeaux et c’est à eux que s’adressent les apôtres pour demander si c’est bien le sentier qui mène à la route des caravanes, qui va de la mer à Pella. Bien que samaritains, ils répondent toujours sans grossièreté aux questions. 482.2 A un carrefour de petites voies qui partent dans tous les sens pour bifurquer encore en d’autres directions, l’un d’eux leur dit même :

       « Je descends bientôt dans la vallée. Reposez-vous un peu, puis nous ferons route ensemble. Si vous vous perdiez dans ces montagnes… ce ne serait pas bon pour vous… »

       Il baisse la voix et murmure : “ Les voleurs !… ” en regardant tout autour de lui comme s’il craignait qu’ils ne soient tout près, et menaçants. Une fois rassuré, il ajoute :

       « Ils descendent des pentes du mont Garizim et du mont Ebal et se répandent partout, en ces temps de pèlerinages. Ils trouvent régulièrement de bonnes occasions, bien que les Romains renforcent la surveillance des routes… car il y a toujours des gens qui évitent les chemins battus pour faire plus vite ou pour d’autres raisons.

       – Vous avez beaucoup de brigands, hein ? demande Philippe avec un sourire significatif.

       – Toi qui es galiléen, tu crois que ce sont des Samaritains ? » réplique le berger, soudain blessé.

       Judas intervient : puisque c’est lui qui a eu l’initiative de ce changement d’itinéraire, il se sent obligé d’éviter tout incident fâcheux.

       « Non, non ! Mais on vous sait hospitaliers, si bien que les gens qui ont mal agi viennent se réfugier ici. C’est comme si… si vous étiez une terre d’asile. Les malfaiteurs savent bien que nul, qu’il soit galiléen ou judéen, ne les poursuivrait ici, et ils en profitent. Du reste, la nature aussi leur est utile. Ces montagnes…

       – Ha ! je croyais que vous pensiez… Mais les montagnes, oui, leur servent beaucoup. Les deux les plus élevées, et puis… Oui… mais… combien en amènent l’Adomin et la gorge d’Ephraïm ! De toutes les races, hé ! hé ! et… les soldats de Rome sont rusés… Ils ne vont pas les dénicher. Seuls les serpents et les aigles peuvent connaître leurs tanières et y pénétrer. On raconte des choses effroyables. Mais asseyez-vous, je vous donne du lait… J’ai beau être samaritain, je connais moi aussi le Pentateuque ! Et je n’offense pas ceux qui ne m’offensent pas. Vous… vous ne le faites pas, et pourtant vous êtes galiléens et judéens.

       482.3 Mais on dit qu’un prophète est venu chez vous, et qu’il nous apprend à nous aimer. Si je ne pensais pas que, selon les scribes et les pharisiens d’Israël, nous sommes maudits — comme ils le prétendent —, je dirais que les grands prophètes qui nous ont aimés, bien que nous soyons samaritains, sont revenus vivre en lui. C’est ce que certains assurent. Mais moi, je n’y crois pas… Voici le lait… J’aimerais pourtant rencontrer ce prophète. On dit que l’autre prophète, celui qui s’était réfugié à nos frontières et que nous n’avons pas trahi — ceux qui nous insultent devraient s’en souvenir —, a affirmé que ce prophète qui s’est levé en Israël est plus grand qu’Elie. Il l’a appelé l’Agneau de Dieu, le Christ. Des Samaritains de Sichem lui ont parlé ; ils rapportent de lui des faits stupéfiants, et beaucoup sont partis sur les grandes routes dans l’idée qu’il y passerait. Et même — c’est la première fois que cela arrive —, même des Judéens, des pharisiens et des docteurs nous ont interrogés dans toutes les villes. Ils nous ont demandé, si nous le voyons, de courir les prévenir de son arrivée, parce qu’ils veulent lui faire fête. »

       Les apôtres se regardent par dessous, mais par prudence évitent de parler. Judas, dont on voit briller les yeux noirs, pleins d’une lumière triomphale, semble dire : “ Vous avez entendu ? Vous voyez bien que j’ai raison ! ”

       Le berger poursuit :

       « Vous le connaissez certainement. D’où venez-vous ?

       – De Haute-Galilée, répond aussitôt Judas.

       – Ah ! vous êtes… Non. Toi, tu n’es pas galiléen.

       – Nous sommes de partout. Nous sommes allés en pèlerinage sur la tombe des docteurs.

       – Ah ! Vous êtes des disciples, peut-être… Mais cet homme n’est-il pas lui-même un rabbi ? dit-il en désignant Jésus.

       – Nous sommes des disciples, tu as raison. Oui, cet homme est un rabbi. Mais tu sais que, d’un rabbi à l’autre, il y a des grandes différences…

       – Je sais. Bien sûr, celui-ci est jeune et il doit encore avoir beaucoup à apprendre des grands docteurs de votre Temple. »

       Il y a une évidente pointe de mépris dans l’adjectif possessif, mais Judas, toujours si prompt à répliquer, est d’un à-propos merveilleux.

       Les autres gardent le silence. Jésus semble plongé dans ses pensés, de sorte que la flèche ne provoque pas de réplique. Au contraire, Judas dit en souriant :

       « Il est très jeune, en effet, mais c’est le plus sage d’entre nous »

       482.4 et, pour mettre fin à la conversation, qui pourrait devenir dangereuse, il poursuit : « Tu dois rester encore longtemps ici ? Car nous voudrions être en bas à la nuit.

       – Non. J’arrive. Je regroupe mes brebis et je viens.

       – C’est bien. Nous prenons de l’avance pendant ce temps… »

       Et il se lève avec les autres pour prendre tout de suite le sentier.

       Et quand un bosquet touffu le sépare du berger, il rit à gorge déployée :

       « Comme il est facile de se moquer des gens ! Etes-vous persuadés, maintenant, que je ne mentais pas et que je n’étais pas un imbécile ?

       – Non. Tu ne mentais pas… Mais tu viens de mentir maintenant.

       – J’ai menti ? Non. Comment peux-tu dire ça, Philippe ? J’ai su dire la vérité sans entraîner de dommage. Est-ce que nous ne venons pas de Haute-Galilée ? Ne sommes-nous pas de partout ? Ne sommes-nous pas allés un jour nous faire lapider pour vénérer les tombeaux des docteurs ? Et n’en sommes-nous pas passés tout près, même lors de notre dernier voyage vers Giscala ? Ai-je nié que Jésus est un rabbi ? N’ai-je pas dit qu’il est le plus sage de nous tous ?… A ces mots, je pensais — et je riais intérieurement — qu’en disant “ nous ” j’offensais les rabbis, tous inférieurs au Maître, bien qu’ils croient ne pas l’être, et je me moquais du berger… Ha ! Ha ! Ha ! Il faut savoir dire les choses… et on dit tout sans péché et sans dommage. »

       Jude fait une grimace de dégoût :

       « Pour moi, c’est toujours mentir.

       – Eh bien, je l’ai fait, moi ! Mais tu as entendu, hein ? Ils ont laissé tomber leurs préventions, leurs dégoûts, leur suffisance pour dire à des Samaritains de signaler le passage du Maître pour lui faire fête aux frontières ! Ha ! Ha ! Quelle fête !

       – La fête ! Eux aussi ont su parler et penser, en mentant, à une vérité… Judas de Kérioth a raison » remarque Thomas.

       Jésus se tourne et intervient :

       « Oui. Leurs paroles sont une odieuse tromperie. Mais dire une chose pour une autre, dans une bonne intention, c’est toujours répréhensible. Crois-tu que le Seigneur ait besoin de cela pour protéger son Messie ? Ne mens plus, même dans un bon but. L’âme s’habitue à imaginer le mensonge et les lèvres à le proférer. Non, Judas. Evite le manque de sincérité.

       – Je le ferai, Maître. 482.5 Mais taisons-nous à présent. Le berger nous rejoint au pas de course. »

       En effet, le berger arrive, suivi d’un pâtre et d’un chien. Il pousse en avant les brebis qui, sentant la proximité du bercail, se mettent à courir en sautillant, bêlent, se heurtent, passent de force entre les apôtres, et les bousculent presque. Il ne s’arrête qu’après avoir réussi avec l’aide de l’enfant et du chien à ralentir les brebis et à les rassembler pour les empêcher de s’éparpiller ou de descendre seules dans la vallée.

       « Ce sont les bêtes les plus stupides qui existent sur la terre. Mais elles sont si utiles ! » dit-il en s’épongeant le front, et il soupire : «Ah ! si Ruben était encore là ! Mais avec ce gamin-ci seulement… »

       Il secoue la tête, en descendant derrière ses brebis que le chien et l’enfant, en tête du troupeau, tiennent groupées. Et il monologue :

       « Si j’arrivais à trouver ce prophète, samaritain comme je suis, je lui parlerais…

       – Et que lui dirais-tu ? demande Jésus.

       – Je lui dirais : “ J’avais une épouse bonne comme une eau de montagne pour un assoiffé, et le Très-Haut me l’a prise. J’avais une fille bonne comme sa mère, mais un Romain l’a vue, il l’a prise pour femme et emmenée au loin. J’avais un garçon, mon aîné, qui était tout pour moi… Il a glissé sur la montagne un jour de pluie, et s’est rompu la colonne vertébrale. Il est aujourd’hui immobile, il est tombé malade à l’intérieur, et les médecins disent qu’il va mourir. Moi, je ne te demande pas pourquoi l’Eternel m’a puni, mais je te supplie de guérir mon fils.

       – Crois-tu qu’il pourrait te le guérir ?

       – Oui, bien sûr, je le crois ! Mais je ne le verrai jamais…

       – Pourquoi en es-tu tellement certain ? Lui, il n’est pas samaritain.

       – C’est un juste, et c’est le Fils de Dieu, à ce qu’on dit.

       – Vos pères ont offensé Dieu.

       – C’est vrai. Mais il est écrit aussi que Dieu pardonnera la faute de l’homme en envoyant le Rédempteur. On lit cette promesse[88] dans le Pentateuque, à côté de la condamnation d’Adam et Eve. Et le Livre la cite en plusieurs endroits. S’il pardonne cette faute-là, peut-il ne pas me traiter avec miséricorde, moi qui ne suis pas coupable d’être né samaritain ? Je crois que, si le Messie connaissait ma souffrance, il en aurait pitié. »

       Jésus sourit, mais ne dit mot. Les apôtres aussi ont un sourire entendu, que pourtant le berger ne remarque pas.

       482.6 « Cet enfant n’est donc pas ton fils ? demande Jésus.

       – Non. C’est le fils d’une veuve qui a huit garçons et qui souffre de la faim. Je l’ai pris comme aide… et comme fils… pour n’être pas seul, plus tard… quand Ruben sera dans la tombe… »

       Il soupire.

       « Mais si ton enfant guérissait, que ferais-tu de celui-ci ?

       – Je le garderais. Il est bon et j’en ai pitié… » Et il baisse la voix pour ajouter : « Il ne le sait pas… mais son père est mort aux galères.

       – Qu’avait-il fait pour mériter cela ?

       – Rien de volontaire. Mais son char avait renversé un soldat ivre et il a été accusé de l’avoir fait exprès…

       – Comment savez-vous qu’il est mort ?

       – On ne survit pas longtemps quand on est galérien ! Mais on en a eu la certitude par l’intermédiaire d’un marchand de Samarie qui l’a vu retiré mort des fers, et jeté à la mer au-delà des Colonnes d’Hercule.

       – Le garderais-tu vraiment avec toi ?

       – Je suis prêt à le jurer. Il est malheureux, et moi aussi. Et je ne suis pas seul. D’autres ont pris les fils de la veuve et elle est restée avec ses trois filles. C’est toujours trop, mais il vaut mieux être à quatre qu’à douze… Mais il n’est pas nécessaire que je le jure !… Ruben va mourir… »

       482.7 On aperçoit déjà la route, très fréquentée par des pèlerins qui se pressent d’arriver à un lieu de halte. Le soir est proche.

       « Sais-tu où passer la nuit ? demande le berger.

       – Non, en vérité.

       – Je te dirais bien de venir, mais ma maison est petite pour tous. Toutefois, le parc à moutons est grand.

       – Que Dieu t’en récompense comme si tu m’avais logé, mais je continue encore jusqu’au coucher de la lune.

       – Comme tu veux. Mais ne crains-tu pas de t’égarer et de faire de mauvaises rencontres ?

       – Pour ce qui est des voleurs, ma pauvreté et celle de mes compagnons me protègent. Pour la route, je m’en remets à l’ange des pèlerins.

       – Je dois aller à l’avant du troupeau. L’enfant ne sait pas encore comment faire… Et la route est pleine de chars… »

       Et il court en avant pour mettre les brebis en lieu sûr.

       « Maître, le mauvais moment arrive. Il y a un bout de route à parcourir au milieu des gens… » chuchotent les apôtres.

       Les voilà sur la route derrière les brebis qui avancent en rang, serrées par la montagne, la houlette du berger et la surveillance du chien. L’enfant se trouve maintenant près de Jésus qui lui fait une caresse.

       Ils arrivent à une bifurcation. Le berger a arrêté le troupeau et dit :

       « Voilà ton chemin, et l’autre, c’est le mien. Mais si tu viens vers le village, tu vas en trouver un troisième, plus court, pour arriver au village voisin. Regarde : tu vois ce sycomore géant ? Quand tu y seras, tourne à droite. Tu verras une petite place avec une fontaine, puis une maison noircie par la fumée : c’est le forgeron. Après sa maison, il y a la route. Tu ne peux pas te tromper. Adieu.

       – Adieu ! Tu as été bon, et Dieu te consolera. »

       Le berger prend son chemin et Jésus le sien. Autour du premier, les brebis, autour du second, les apôtres : deux bergers au milieu de leur troupeau…

       482.8 Ils sont désormais séparés, cachés par un groupe de maisons qui sépare la route principale que suit le berger, du petit chemin qui pénètre dans un faubourg du village, le plus misérable, je crois… silencieux, solitaire… Les pauvres gens sont déjà dans leurs maisons, et les portes entrouvertes permettent de voir les feux dans les cuisines… Le soir descend avec la brume du crépuscule.

       « Nous allons nous arrêter au sortir du village, dit Judas. Je vois des maisons dans les champs.

       – Non. Il vaut mieux continuer. »

       Les avis divergent.

       Ils arrivent à la fontaine et courent s’y laver et remplir leurs gourdes. Voici le forgeron : il est en train de fermer son atelier noirci. Voilà le chemin qui mène aux champs… Ils s’y engagent.

       Mais un cri arrive de loin, du village :

       « Rabbi ! Rabbi ! Mon fils… Venez tous ! Où est le Pèlerin ?

       – Mais ils nous cherchent, Seigneur ! Qu’as-tu fait ?

       – Dépêchez-vous ! Si nous arrivons à ce bois, personne ne nous verra. »

       Ils courent à travers un pré couvert du dernier foin coupé, atteignent un talus, le gravissent, disparaissent, poursuivis par des voix qui maintenant sont nombreuses, et par des gens qui s’éparpillent hors du village, appelant plutôt que regardant, car désormais la pénombre dissimule beaucoup de choses. Les poursuivants s’arrêtent au pied du talus.

       « C’était le Rabbi qui allait à Sichem, je vous dis. Ce ne pouvait être que lui : il a guéri mon Ruben. Et moi qui ne l’ai pas reconnu… Rabbi ! Rabbi ! Rabbi ! Permets-moi de te vénérer ! Dis-moi où tu te caches ! »

       L’écho seul répond et il semble dire : “ …abbi ! …abbi ! …abbi ! ”

       « Mais il ne peut être loin, dit le forgeron. Il est passé devant moi juste avant que tu n’arrives…

       – Pourtant, il n’est pas là, tu vois bien ! Il n’y a personne sur le chemin qu’il devait prendre.

       – Ne serait-il pas dans le bois ?

       – Non. Il était pressé… »

       Puis il appelle son chien à l’aide, il l’excite : “ Cherche ! Cherche ! ” Un moment, le chien semble près de découvrir la cachette, car il se dirige vers le bois après avoir flairé le pré. Mais soudain l’animal s’arrête, interdit, une patte levée, le museau en l’air… puis, trompé par je ne sais quoi, il part en aboyant dans la direction opposée. Les gens courent derrière lui…

       482.9 « Que le Seigneur soit loué ! » s’exclament les apôtres en poussant un soupir de soulagement. Ils ne peuvent se retenir de demander au Maître :

       « Mais, qu’as-tu fait, Seigneur ! »

       C’est tout juste s’ils ne lui font pas de reproche :

       « Tu sais qu’il vaut mieux ne pas nous faire remarquer, et toi…

       – Et ne devais-je pas récompenser cette foi ? Et n’est-il pas bon qu’ils me croient sur la route qui va de Dothaïn à Pella ? Ne voulez-vous donc pas qu’ils ne comprennent plus rien ?

       – C’est vrai. Tu as raison ! Mais si le chien t’avait découvert ?

       – Oh ! Simon ! Tu ne penses pas que Celui qui impose sa volonté, même à distance, aux maladies et aux éléments, et qui chasse les démons, ne peut pas l’imposer à un animal ? Maintenant, cherchons à rejoindre la route au-delà du tournant. Ils ne pourront plus nous voir. Allons. »

       Et c’est presque à tâtons qu’ils avancent dans le petit bois de la colline, pour revenir sur la petite route, éclairée par la lune qui se lève, loin du village entièrement caché par la colline…

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