Une initative de
Marie de Nazareth

Crispus le Romain à la recherche de la vérité

jeudi 8 juin 28
Tibériade

Vision de Maria Valtorta

       242.1 Quand la barque s’arrête dans le minuscule port de Tibériade, quelques désœuvrés qui se promènent près du petit môle ac­courent pour les voir. Il y a des gens de toutes classes et de toutes nationalités. Ainsi, les vêtements longs et multicolores des Hébreux, les tignasses et les barbes imposantes des juifs se mêlent aux habits de laine blanche plus courts et sans manches, aux visages glabres, aux cheveux courts des romains robustes, et aux vêtements encore plus réduits qui couvrent les corps agiles et efféminés des grecs. Ces derniers semblent avoir assimilé jusque dans leurs poses l’art de leur nation lointaine, ils ressemblent à des statues de dieux descendus sur terre dans des corps d’hommes, enveloppés dans leurs tuniques souples, figures classiques sous des chevelures frisées et parfumées, bras chargés de bracelets qui scintillent dans leurs mouvements étudiés.

       De nombreuses courtisanes se mêlent à ces deux dernières catégories de personnes car romains et grecs n’hésitent pas à afficher leurs amours sur les places et dans les rues, alors que les palestiniens s’en abstiennent, quitte ensuite à se livrer joyeusement à l’amour libre avec des courtisanes à l’intérieur de leurs maisons. C’est bien visible car les courtisanes, malgré les gros yeux que leur font ceux qu’elles interpellent, appellent familièrement par leurs noms divers juifs, parmi lesquels se trouve un pharisien enrubanné.

       242.2 Jésus se dirige vers la ville, à l’endroit précis où la foule la plus élégante se rassemble en plus grand nombre. Cette foule élégante est romaine et grecque en majorité, avec une poignée de courtisans d’Hérode et d’autres individus que je crois être de riches marchands de la côte phénicienne, vers Sidon et Tyr, car ils parlent de ces villes, de magasins et de bateaux.

       Les portiques extérieurs des thermes sont remplis de cette multitude et oisive qui perd ainsi son temps à discuter sur des sujets sans grande importance tels que le discobole ou l’athlète le plus agile et le plus harmonieux en lutte gréco-romaine ; ou encore ils papotent de mode et de banquets et prennent rendez-vous pour des promenades joyeuses en allant inviter les plus belles courtisanes ou les dames qui, parfumées et frisées, sortent des thermes ou des palais, en se dispersant dans ce centre de Tibériade tout de marbre et décoré artistement comme un salon.

       Naturellement, le passage du groupe provoque une vive curiosité, qui devient tout à fait extraordinaire quand quelqu’un reconnaît Jésus pour l’avoir vu à Césarée ou quand on reconnaît Marie-Madeleine. Pourtant, elle marche tout enveloppée dans son manteau, avec un voile blanc qui lui tombe très bas sur le front et sur les joues, de sorte qu’ainsi voilée, et de plus la tête baissée, on voit bien peu son visage.

       « C’est le Nazaréen qui a guéri la petite fille de Valeria, dit un romain.

       – J’aimerais bien voir un miracle, lui répond un autre Romain.

       – Moi, je voudrais l’entendre parler. On dit que c’est un grand philosophe. Est-ce que nous lui demandons de parler ? demande un grec.

       – Ne te donne pas cette peine, Théodate. Il ne prêche que du vent. Il aurait convenu à un tragédien pour une satire, répond un autre grec.

       – Ne t’inquiète pas, Aristobule. On dirait qu’il est maintenant redescendu des nuées et qu’il marche sur la terre ferme. Tu vois son escorte de femmes jeunes et belles ? plaisante un romain.

       242.3 – Mais celle-là, c’est Marie de Magdala ! » s’écrie un grec ; puis il appelle :

       « Lucius ! Cornélius ! Titus ! Regardez, c’est Marie ! 

       – Mais non, ce n’est pas elle ! Marie dans cette tenue ! Tu es ivre ? 

       – C’est elle, je te l’affirme. Je ne peux pas me tromper, même si elle est déguisée comme cela. »

       Les romains et les grecs se rassemblent du côté du groupe des apôtres qui traverse en biais la place remplie de portiques et de fontaines. Même des femmes se joignent aux curieux et c’est justement une femme qui va presque se mettre sous le nez de Marie pour mieux la voir et reste interdite en voyant que c’est bien elle. Elle demande : « Que fais-tu ainsi mise ? » avec un rire de mépris.

       Marie s’arrête, se redresse, lève la main et découvre son visage en rejetant son voile en arrière. C’est Marie de Magdala, dame souveraine sur tout ce qui est méprisable, et maîtresse, déjà maîtresse de ses impressions, qui apparaît.

       « C’est bien moi, oui » dit-elle de sa splendide voix et avec des éclairs dans ses très beaux yeux. « C’est bien moi, et j’enlève mon voile pour que vous ne pensiez pas que j’aie honte d’être avec ces saints.

       – Oh ! Oh ! Marie avec des saints ! Mais viens, quitte-les ! Ne t’humilie pas toi-même ! Dit la femme.

       – Humiliée, je l’ai été jusqu’à présent. Maintenant, je ne le suis plus. 

       – Mais tu es folle ? Ou c’est un caprice ? » dit-elle.

       Un romain lui fait un clin d’œil et dit pour plaisanter :

       « Viens avec moi. Je suis plus beau et plus gai que cette pleureuse moustachue qui rend la vie mortelle et en fait un enterrement.

       – La vie est belle ! Un triomphe ! Une orgie de joie ! Viens ! Je saurai les surpasser tous pour te rendre heureuse », dit un jeune homme un peu brun, au visage pointu et pourtant agréable.

       Il fait mine de la toucher.

       « Arrière ! Ne me touche pas. Tu as raison : la vie que vous menez est une orgie et des plus honteuses. Elle me donne la nausée. 

       – Oh ! Oh ! Il y a peu de temps, c’était pourtant ta vie, répond le grec.

       – Maintenant elle fait la vierge, raille un hérodien.

       – Tu détruis les saints ! Ton Nazaréen perdra son auréole avec toi. Viens avec nous, insiste un romain.

       – Vous, venez avec moi à sa suite. Cessez d’être des bêtes et devenez au moins des hommes. »

       Un chœur d’éclats de rire et de railleries lui répond.

       Seul, un vieux romain dit :

       « Respectez cette femme. Elle est libre de faire ce qu’elle veut. Moi, je la défends. 

       – Quel démagogue ! Tu l’entends ? Il t’a fait mal, le vin d’hier soir ? demande un jeune.

       – Non, il est hypocondriaque parce qu’il a mal au dos, lui répond un autre.

       – Approche-toi du Nazaréen pour qu’il te le gratte. 

       – J’y vais pour qu’il me gratte la boue que j’ai prise à votre contact, répond le vieillard.

       – Oh ! Crispus s’est débauché à soixante ans ! » plaisantent un grand nombre en faisant cercle autour de lui.

       242.4 Mais l’homme appelé Crispus ne se soucie guère des railleries et se met à marcher derrière Marie-Madeleine, qui rejoint le Maître. Ce dernier s’est installé à l’ombre d’un très bel édifice qui s’étend en forme d’exèdre sur les deux côtés d’une place.

       Jésus est déjà aux prises avec un scribe qui lui reproche de se trouver à Tibériade, surtout en telle compagnie.

       « Et toi, pourquoi y es-tu ? Pourquoi me reproches-tu d’être à Tibériade ? Je t’affirme même qu’à Tibériade aussi – et même ici plus qu’ailleurs –, il y a des âmes à sauver, lui répond Jésus.

       – Elles ne peuvent être sauvées : ce sont des gentils, des païens, des pécheurs. 

       – C’est pour les pécheurs que je suis venu. Pour faire connaître à tous le vrai Dieu. Je suis venu pour toi aussi. 

       – Je n’ai besoin ni de maître ni de rédempteur. Je suis pur et instruit. 

       – Si au moins tu l’étais assez pour connaître ton état ! 

       – Et toi, pour savoir combien t’est préjudiciable la compagnie d’une prostituée ! 

       – Je te pardonne aussi en son nom. Elle, par son humilité, efface son péché. Toi, par ton orgueil, tu redoubles tes fautes. 

       – Je n’ai pas de fautes. 

       – Tu as la plus grande : tu es sans amour. »

       Le scribe dit : « Raca ! » et lui tourne le dos.

       « C’est ma faute, Maître ! » dit Marie-Madeleine et, voyant la pâleur de la Vierge Marie, elle gémit :

       « Pardonne-moi. Je fais insulter ton Fils. Je vais me retirer… 

       – Non. Toi, reste où tu es ! C’est moi qui le veux », dit Jésus d’une voix dominatrice et avec une telle maîtrise de toute sa personne et un tel éclair dans les yeux qu’on a presque du mal à le regarder.

       Puis il reprend, plus doucement :

       « Toi, reste où tu es. Si quelqu’un ne supporte pas ton voisinage, c’est à lui seul de partir. »

       Et Jésus se remet en route en direction de la partie occidentale de la cité.

       242.5 « Maître ! », crie le romain corpulent et âgé qui a défendu Marie-Madeleine.

       Jésus se retourne.

       « Ils t’appellent Maître et moi aussi je te donne ce nom. Je désirais t’entendre parler. Je suis à moitié philosophe, à moitié jouisseur, mais tu pourrais peut-être, toi, faire de moi un homme honnête. »

       Jésus le regarde fixement et dit :

       « Je quitte la ville où règne la bassesse de l’animalité humaine et où le mépris est souverain. »

       Et il se remet en route.

       L’homme le suit, transpirant et se fatiguant car le pas de Jésus est alerte – or il est, lui, gros et plutôt vieux, alourdi aussi par les vices. Pierre, qui s’est retourné, en avertit Jésus.

       « Laisse-le marcher. Ne t’en occupe pas. »

       Peu après, c’est Judas qui dit :

       « Mais cet homme nous suit. Ce n’est pas bien ! 

       – Pourquoi ? Par pitié ou pour un autre motif ? 

       – Pitié de lui ? Non. C’est parce que, un peu plus en arrière, le scribe de tout à l’heure nous suit avec d’autres juifs. 

       – Laisse-les faire. Mais il aurait mieux valu que tu aies pitié de lui que de toi. 

       – De toi, Maître. 

       – Non, de toi, Judas. Sois franc pour te rendre compte de tes sentiments et pour les reconnaître. 

       – Moi, j’ai vraiment pitié de ce vieil homme aussi. On se fatigue, tu sais, à te suivre, dit Pierre tout en sueur.

       – Pour suivre la Perfection, on se fatigue toujours, Simon. »

       L’homme les suit, infatigable, en cherchant à rester près des femmes, auxquelles pourtant il n’adresse jamais la parole.

       242.6 Marie-Madeleine pleure silencieusement sous son voile.

       « Ne pleure pas, Marie, lui dit la Vierge pour la réconforter en lui prenant la main. Après, le monde te respectera. Ce sont les premiers jours qui sont les plus pénibles. 

       – Oh ! Ce n’est pas pour moi ! Mais pour lui. Si je devais lui faire du mal, je ne me le pardonnerais pas. Tu as entendu le scribe, ce qu’il a dit ? Moi, je le compromets. 

       – Ma pauvre fille ! Mais ne sais-tu pas que ces paroles sifflaient comme autant de serpents autour de lui avant même que tu n’aies pensé à venir vers lui ? Simon m’a dit qu’ils l’accusaient de cela dès l’an dernier parce qu’il avait guéri une lépreuse, autrefois pécheresse, qu’il avait vue au moment du miracle et puis plus jamais par la suite, une femme plus âgée que moi, qui suis sa mère. Et ne sais-tu pas qu’il a dû s’enfuir de la Belle Eau parce qu’une de tes malheureuses sœurs y était allée pour se racheter ? Comment veux-tu qu’ils l’accusent puisqu’il est sans péché ? Par des mensonges. Et où les trouver ? Dans sa mission parmi les hommes. On présente un acte bon comme preuve d’une faute. Et, quoi que fasse mon Fils, ce sera toujours une faute pour eux. S’il s’enfermait dans un ermitage, il serait coupable de négliger le peuple de Dieu. Il descend dans le peuple de Dieu et il est coupable de le faire. Pour eux, il est toujours coupable. 

       – Ils sont odieusement méchants, alors ! 

       – Non, ils sont obstinément fermés à la lumière. Lui, mon Jésus, est l’éternel Incompris et il le sera toujours plus. 

       – Et tu n’en souffres pas ? Tu me parais tellement sereine… 

       – Tais-toi… C’est comme si mon cœur était entouré d’épines acérées. A chaque respiration, elles me blessent mais, surtout, qu’il ne le sache pas ! Je me montre comme cela pour le soutenir par ma sérénité. Si sa Mère ne le réconforte pas, où mon Jésus pourra-t-il trouver quelque réconfort ? Sur quel sein pourra-t-il pencher sa tête sans se trouver blessé ou calomnié parce qu’il le fait ? Il est donc bien juste que moi, sans égard pour les épines qui déjà me déchirent le cœur, et pour les larmes que je bois aux heures de solitude, je mette un délicat manteau d’amour, que je donne un sourire, à n’importe quel prix, pour le laisser plus tranquille, plus tranquille… jusqu’au moment où le flot de la haine sera tel que rien ne servira plus, pas même l’amour de sa Mère… »

       Deux larmes sillonnent le visage pâle de Marie. Les deux sœurs la regardent, vivement émues.

       « Mais il nous a, nous qui l’aimons. Et les apôtres aussi…, dit Marthe pour la consoler.

       – Il vous a, oui. Il a les apôtres… encore bien inférieurs à leur tâche… Et ma douleur est plus forte, parce que je sais qu’il n’ignore rien… 

       – Alors, il doit savoir aussi que je veux lui obéir jusqu’à l’immolation, s’il le faut ? demande Marie-Madeleine.

       – Il le sait. Tu es une grande joie sur son pénible chemin. 

       – Oh, Mère ! »

       Marie-Madeleine saisit la main de Marie et l’embrasse avec effusion.

       242.7 Tibériade finit dans les jardins du faubourg. Au-delà, il y a la route poussiéreuse qui mène à Cana, bordée d’un côté de vergers, de l’autre par une suite de prés et de champs brûlés par le soleil de l’été.

       Jésus pénètre dans un verger et s’arrête à l’ombre des arbres touffus. Les femmes le rejoignent, et enfin le romain essoufflé qui n’en peut vraiment plus. Il se place un peu à l’écart, ne parle pas, mais regarde.

       « Pendant que nous nous reposons, prenons quelque nourriture » dit Jésus. « Il y a là un puits et un paysan à côté. Allez lui demander de l’eau. »

       Jean et Jude y vont. Ils reviennent avec une cruche remplie d’eau jusqu’au bord, suivis du paysan qui offre des figues magnifiques.

       « Que Dieu t’en récompense dans ta santé et dans ta récolte ! 

       – Que Dieu te protège. Tu es le Maître, n’est-ce pas ? 

       – Je le suis. 

       – Tu parles ici ? 

       – Il n’y a personne qui le désire. 

       – Moi, Maître. Plus que l’eau qui est si bonne quand on a soif, crie le romain.

       – Tu as soif ? 

       – Très soif ! Je t’ai suivi depuis la ville. 

       – Ce ne sont pas les fontaines d’eau fraîche qui manquent, à Tibériade ! 

       – Ne te méprends pas, Maître, ou ne fais pas semblant. Je t’ai suivi pour t’entendre parler. 

       – Mais pourquoi ? 

       – Je ne sais pas pourquoi ni comment. C’est quand je l’ai vue… (il montre Marie-Madeleine). Je ne sais pas… Quelque chose m’a dit : “ Il va te dire des choses que tu ne sais pas encore. ” Alors je suis venu. 

       – Donnez à cet homme de l’eau et des figues. Qu’il restaure son corps. 

       – Et l’esprit ? 

       – L’esprit se restaure dans la vérité. 

       – C’est pour cela que je t’ai suivi. J’ai cherché la vérité dans la science. J’ai trouvé la corruption. Dans les doctrines, même les meilleures, il y a toujours quelque chose qui n’est pas bon. Je me suis avili jusqu’à en avoir la nausée et devenir un homme nauséabond sans autre avenir que l’instant présent. »

       Jésus le regarde longuement, tout en mangeant le pain et les figues que les apôtres lui ont apportés.

       Le repas est vite terminé.

       242.8 Jésus, resté assis, commence à parler comme s’il faisait une simple instruction à ses apôtres. Le paysan lui aussi reste tout près.

       « Nombreux sont ceux qui recherchent la vérité leur vie durant sans arriver à la trouver. Ils ressemblent à des fous qui veulent voir tout en tenant une plaque de bronze sur leurs yeux, et ils tâtonnent convulsivement de sorte qu’ils s’éloignent toujours plus de la vérité, ou bien ils la cachent en renversant sur elle des choses que leur recherche folle déplace et fait tomber. Il ne peut leur arriver que cela, parce qu’ils cherchent la vérité là où elle ne peut être.

       Pour trouver la vérité, il faut unir l’intelligence à l’amour, et regarder les choses non seulement avec des yeux sages, mais avec des yeux bons, car la bonté a plus de valeur que la sagesse. Celui qui aime arrive toujours à trouver un chemin vers la vérité.

       Aimer ne signifie pas jouir de la chair et par la chair. Cela, ce n’est pas de l’amour, c’est de la sensualité. L’amour est une affection d’âme à âme, de partie supérieure à partie supérieure de l’âme. Par elle, on ne voit pas dans sa compagne une esclave, mais celle qui donne le jour aux enfants, seulement cela, c’est-à-dire la moitié qui forme avec l’homme un tout capable de créer une vie, plusieurs vies ; c’est-à-dire la compagne qui est mère, sœur et fille de l’homme, qui est faible plus qu’un nouveau-né ou plus forte qu’un lion suivant les cas, et qui, en tant que mère, sœur, fille doit être aimée avec un respect confiant et protecteur. Ce qui n’est pas cela n’est pas de l’amour, mais du vice. Il ne mène pas en haut mais en bas, pas vers la lumière mais vers les ténèbres, pas vers les étoiles mais vers la boue. Aimer sa femme pour savoir aimer son prochain, aimer son prochain pour savoir aimer Dieu.

       242.9 Voilà trouvée la route de la vérité. La vérité est ici, ô hommes qui la cherchez. La vérité est Dieu. C’est la clé pour comprendre la science. Il n’y a de doctrine sans défaut que celle de Dieu. Comment l’homme peut-il apporter des réponses à ses pourquoi, s’il n’a pas Dieu pour lui répondre ? Qui peut dévoiler les mystères de la création, même seulement et simplement ceux-ci, sinon le suprême Ouvrier qui a fait toute cette création ? Comment comprendre ce prodige vivant qu’est l’homme, en qui s’unissent la perfection animale et cette perfection immortelle qu’est l’âme, par laquelle nous sommes des dieux si nous avons en nous une âme vivante, c’est-à-dire libre des fautes qui aviliraient la brute et que pourtant l’homme accomplit et se vante d’accomplir ?

       Je vous répète ces mots de Job, à vous qui cherchez la vérité : “ Interroge les bêtes de somme et elles t’instruiront, les oiseaux et ils te feront comprendre. Parle à la terre et elle te répondra, aux poissons et ils te feront savoir. ”

       Oui, la terre, cette terre verdoyante et fleurie, ces fruits qui se gonflent sur les arbres, ces oiseaux qui prolifèrent, ces courants de vents qui répartissent les nuages, ce lever de soleil qui ne se trompe pas depuis des millénaires, tout parle de Dieu, tout explique Dieu, tout dévoile et découvre Dieu. Si la science ne s’appuie pas sur Dieu, elle devient une erreur qui avilit au lieu d’élever. Le savoir n’est pas corruption s’il est religion. Qui connaît en Dieu ne tombe pas, car il a le sentiment de sa dignité, parce qu’il croit en son avenir éternel. Encore faut-il chercher le Dieu réel. Pas les fantômes qui ne sont pas des dieux mais des délires des hommes encore enveloppés dans les langes de l’ignorance spirituelle, pour lesquels il n’y a pas ombre de sagesse dans leur religion ni ombre de vérité dans leur foi.

       242.10 Tout âge est bon pour devenir sage. Cela aussi est dit dans Job : “ Sur le soir, il se lèvera pour toi une lumière qui ressemble à celle du midi et, quand tu te croiras fini, tu te lèveras comme l’étoile du matin. Tu seras plein de confiance par l’espérance qui t’attend. ”

       La bonne volonté suffit pour trouver la vérité et, tôt ou tard, elle se laissera découvrir. Mais une fois qu’elle est trouvée, malheur à qui ne la suit pas, imitant par là les personnes têtues d’Israël qui, ayant déjà en main le fil conducteur pour trouver Dieu – tout ce qui est dit de moi dans le Livre –, ne veulent pas se rendre à la vérité et la haïssent, accumulant sur leur intelligence et sur leur cœur les sécheresses de la haine et des formules. Ils ne savent pas que, par leur pesanteur, la terre s’ouvrira sous leurs pas, car ce qu’ils prennent pour une marche triomphale n’est que la démarche asservissante des formalismes, de la rancœur, des égoïsmes. Ils seront engloutis et tomberont là où vont les coupables conscients d’un paganisme plus coupable encore que celui que des peuples se sont inventé pour avoir une religion sur laquelle régler leur conduite.

       Pour moi, tout comme je ne repousse pas les enfants d’Israël qui se repentent, je ne repousse pas non plus ces idolâtres qui croient à ce qu’on leur a enseigné et qui au-dedans, dans leur for intérieur, disent en gémissant : “ Donnez-nous la vérité ! ”

       242.11 J’ai parlé. Maintenant, reposons-nous dans cette verdure si cet homme le permet. Ce soir, nous irons à Cana. 

       – Seigneur, je te quitte. Mais comme je ne veux pas profaner la parole que tu m’as confiée, je partirai ce soir de Tibériade. Je quitte cette terre. Je vais me retirer avec mon serviteur sur les côtes de Lucanie. J’y ai une maison. Tu m’as beaucoup appris. Je comprends que tu ne puisses donner davantage au vieil épicurien que je suis. Mais avec ce que tu m’as révélé, j’ai déjà de quoi reconstruire ma pensée. Et… prie ton Dieu pour le vieux Crispus, ton unique auditeur de Tibériade. Prie pour que, avant l’étreinte de Libitine, je puisse t’entendre de nouveau et, avec les ressources que je crois pouvoir créer en moi grâce à tes paroles, te comprendre mieux et comprendre mieux la vérité. Salut, Maître. »

       Et il salue à la romaine. Mais ensuite, en passant près des femmes assises un peu à part, il s’incline devant Marie de Magdala et lui dit :

       « Merci, Marie, il a été bon pour moi de te connaître. Tu as donné à ton vieux compagnon de festins le trésor qu’il cherchait. Si j’arrive là où tu es déjà, c’est à toi que je le devrai. Adieu. »

       Et il s’en va.

       Marie-Madeleine serre ses mains sur son cœur, l’air étonné et radieux. Puis, à genoux, elle se traîne devant Jésus.

       « Oh, Seigneur ! Seigneur ! C’est donc vrai que je peux conduire au bien ? Oh, mon Seigneur ! C’est trop de bonté ! »

       Et se baissant, le visage dans l’herbe, elle baise les pieds de Jésus, les lavant de nouveau des pleurs, maintenant reconnaissants, de la grande amante de Magdala.

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