Une initative de
Marie de Nazareth

Jésus annonce à Jean d’En-Dor qu’il l’envoie à Antioche

dimanche 10 décembre 28
Nazareth

Vision de Maria Valtorta

       312.1 C’est une pluvieuse matinée d’hiver. Jésus est déjà levé et, dans son atelier, il travaille à de petits objets. Mais il y a dans un coin de la pièce un tout nouveau métier à tisser, pas très grand mais bien tourné.

       Marie entre avec une tasse fumante de lait.

       « Bois, Jésus. Il y a si longtemps que tu es levé ! Le temps est froid et humide …

       – Oui. Mais, au moins, j’ai pu tout finir… Ces huit jours de fête avaient paralysé le travail… »

       Jésus s’est assis sur l’établi de menuisier, un peu de biais, et il boit son lait pendant que Marie observe le métier et le caresse de la main.

       « Tu le bénis, Maman ? demande Jésus en souriant.

       – Non, je le caresse parce que c’est toi qui l’as fait. La bénédiction, tu la lui as donnée en le fabriquant. Tu as eu une bonne idée. Il rendra service à Syntica. Elle est très adroite pour le tissage. Et il lui servira pour approcher des femmes et des jeunes filles. Qu’as-tu fait d’autre, car je vois des copeaux d’olivier, me semble-t-il, près du tour ?

       – J’ai fabriqué des objets utiles pour Jean d’En-Dor. Tu vois ? Un étui pour les styles et une petite table pour écrire. Et puis ces pupitres pour y renfermer ses livres. Je n’aurais pas pu faire cela si Simon, fils de Jonas, n’avait pas pensé à un petit char. Mais maintenant, nous pourrons y charger aussi ces meubles… et eux sentiront que je les ai aimés jusque dans ces petites attentions…

       – Tu souffres de les éloigner, n’est-ce pas ?

       – Je souffre… Pour moi et pour eux. J’ai attendu jusqu’à présent pour leur en parler… et c’est déjà beaucoup que Simon ne soit pas encore arrivé avec Porphyrée… C’est le moment de parler… Une souffrance qui m’est restée sur le cœur tous ces jours et qui a même attristé les lumières des nombreuses lampes… Une souffrance que maintenant je dois faire subir aux autres… Ah ! Maman, j’aurais voulu être seul à en souffrir !

       – Mon bon Fils ! »

       Marie lui caresse la main pour le consoler.

       312.2 Un silence, puis Jésus reprend la parole :

       « Jean est-il levé ?

       – Oui. Je l’ai entendu tousser. Peut-être est-il à la cuisine pour boire du lait. Pauvre Jean !… »

       Une larme coule sur les joues de Marie. Jésus se lève :

       « J’y vais… Je dois aller le lui dire. Avec Syntica, ce sera plus facile… Mais pour lui… Maman, va trouver Marziam, réveille-le, et priez pendant que je parle à cet homme… C’est comme si je devais fouiller dans ses entrailles. Je pourrais le tuer ou le paralyser spirituellement… Quelle peine, mon Père !… J’y vais… »

       Et il sort, réellement accablé.

       Il fait les quelques pas qui mènent de l’atelier à la chambre de Jean, qui est la même où est mort Jonas, c’est-à-dire celle de Joseph. Il rencontre Syntica qui rentre avec un fagot qu’elle a pris dans le four et qui le salue, sans rien savoir. Il répond, absorbé, au salut de la Grecque, puis reste immobile à regarder un parterre de lys qui entrouvrent à peine leurs boutons. Mais il n’est pas sûr qu’il les voie… Enfin, il se décide. Il se retourne et frappe à la porte de Jean qui se présente et dont tout le visage s’éclaire en voyant que Jésus vient le trouver.

       « Puis-je entrer un peu chez toi ? lui demande Jésus.

       – Oh, Maître ! Mais toujours ! 312.3 J’étais en train d’écrire ce que tu disais hier soir sur la prudence et l’obéissance. D’ailleurs, il vaudrait mieux que tu le regardes, car il me semble n’avoir pas tout retenu de ce que tu as dit sur la prudence. »

       Jésus est entré dans la petite pièce, déjà bien rangée, dans laquelle on a ajouté une petite table pour la commodité du vieux maître. Il se penche sur le parchemin et lit.

       « C’est parfait. Tu as bien transcrit.

       – Voilà, tu vois. Il me semblait m’être mal expliqué dans cette phrase. Tu dis toujours qu’il ne faut pas se faire de soucis pour le lendemain et pour son corps. Maintenant, dire que la prudence, même pour les choses qui se rapportent au lendemain, est une vertu, cela me paraissait une erreur qui venait de moi, naturellement.

       – Non. Tu ne t’es pas trompé. C’est bien ce que j’ai dit. Le souci exagéré et apeuré de l’égoïste est différent du soin prudent du juste. C’est un péché que l’avarice pour le lendemain dont peut-être nous ne jouirons jamais, mais ce n’est pas un péché que l’économie pour se garantir le pain, à soi et à sa famille, en période de disette. C’est un péché que le soin égoïste de son propre corps, en exigeant que ceux qui sont autour de nous s’en préoccupent, en s’épargnant tout travail et tout sacrifice de peur que la chair n’en souffre ; mais ce n’est pas un péché de le préserver de maladies inutiles qu’on attrape par imprudence et qui sont une charge pour la famille et une perte de travail fructueux pour nous. Dieu a donné la vie. C’est un don qui vient de lui. Nous devons en user saintement, avec prévoyance et sans égoïsme.

       312.4 Tu vois ? Parfois la prudence conseille des actions qui, pour des sots, peuvent paraître lâcheté ou inconstance, alors qu’elles ne sont que simples précautions, conséquences de faits nouveaux qui se sont présentés. Par exemple : si je t’envoyais maintenant justement au milieu de gens qui pourraient te nuire… les parents de ta femme par exemple, ou les gardiens des mines où tu as travaillé, ferais-je bien ou mal ?

       – Moi… je ne voudrais pas te juger, mais je dirais qu’il vaudrait mieux m’envoyer ailleurs, là où il n’y a pas à craindre que mon peu de vertu soit mis à trop dure épreuve.

       – Exactement ! Tu jugerais avec sagesse et prudence. C’est pour cela que je ne t’enverrais jamais en Bithynie ou en Mysie où tu es déjà allé, et pas non plus à Cintium bien que toi, spirituellement, aies désiré y retourner. Ton âme pourrait s’y trouver accablée par de nombreuses duretés humaines et pourrait revenir en arrière. La prudence, donc, enseigne à ne pas t’envoyer là où tu serais inutile alors que je pourrais t’envoyer ailleurs, là où ce serait profitable pour moi, pour les âmes du prochain et la tienne. N’est-ce pas ? »

       Ignorant ce que le destin lui réserve, Jean ne saisit pas les allusions de Jésus à une possible mission hors de Palestine. Jésus étudie son visage et le voit calme, heureux de l’écouter, et de répondre :

       « Sûrement, Maître, je serais plus utile ailleurs. Moi-même quand, il y a quelques jours, j’ai dit : “ Je voudrais aller chez les païens donner le bon exemple là où j’ai donné le mauvais exemple ”, je me le suis reproché en me disant : “ Chez les païens, oui, parce que tu n’as pas les préventions des autres d’Israël. Mais pas à Cintium, non, ni sur les monts désolés où tu as vécu comme un galérien et un loup, aux mines de plomb et aux carrières de marbre précieux. Tu ne pourrais pas y revenir, même par soif de sacrifice absolu. Ton cœur serait bouleversé par des souvenirs cruels, et si tu venais à être reconnu, même s’ils ne se jetaient pas sur toi, ils diraient : ‘ Tais-toi, assassin ! Nous ne pouvons pas t’écouter ’ et il serait donc inutile d’y aller. ” Voilà ce que je me suis dit. Et c’est une pensée juste.

       312.5 – Tu vois donc que tu possèdes aussi la prudence. Moi aussi, je la possède. C’est pour cela que je t’ai épargné les fatigues de l’apostolat comme les autres l’exercent et que je t’ai amené ici dans le repos et la paix.

       – Ah oui ! Quelle paix ! Si je vivais cent ans ici, elle serait toujours la même. C’est une paix surnaturelle. Et si je partais, je l’emmènerais avec moi, même dans l’autre vie… Les souvenirs pourront encore me troubler le cœur et les offenses me faire souffrir, car je suis un homme. Mais je ne serais plus capable de haïr car, ici, la haine a été stérilisée pour toujours, jusque dans ses surgeons les plus lointains. Je n’ai même plus d’antipathie pour la femme, moi qui la regardais comme l’animal le plus immonde et le plus méprisable de la terre. Ta Mère est hors de cause. Elle, je l’ai vénérée dès que je l’ai vue, car je l’ai sentie différente de toutes les femmes. Elle est le parfum de la femme, mais de la femme sainte. Qui n’aime pas le parfum des fleurs les plus pures ? Mais les autres femmes aussi m’ont réconcilié avec la femme : les disciples bonnes, affectueuses, patientes sous leur fardeau de chagrin, comme Marie, femme de Cléophas, et Elise, généreuses comme Marie de Magdala, si absolue dans son changement de vie, ou bien douces et pures comme Marthe et Jeanne, ou encore dignes, intelligentes, toutes pensée et rectitude comme Syntica. Cette dernière, je te l’avoue, est celle que je préfère. Son affinité d’esprit me la rend chère, et son affinité de condition – elle comme esclave, moi comme galérien – me permet d’avoir pour elle la confiance que la différence des autres m’interdit. Syntica est pour moi un repos. Je ne saurais te dire avec précision ce qu’elle représente pour moi et comment je la considère. Comme je suis vieux par rapport à elle, je la vois comme ma fille, la fille sage et studieuse que j’avais désiré avoir… Je suis un malade qu’elle soigne avec beaucoup d’affection, je suis un homme triste et solitaire qui ai pleuré et regretté ma mère toute ma vie, et cherché la femme-mère dans toutes les femmes sans la trouver : or voilà que je trouve en elle la réalité de mon rêve, et je sens descendre la rosée d’une affection maternelle sur ma tête lasse et sur mon âme qui va à la rencontre de la mort … Tu vois qu’en sentant en Syntica une âme de fille et de mère, je sens en elle la perfection de la femme et, grâce à elle, je pardonne tout le mal qui m’est venu de la femme. Si, par quelque hasard impossible, cette malheureuse qui fut mon épouse et que j’ai tuée, ressuscitait, je sens que je lui pardonnerais, car maintenant j’ai compris l’âme féminine, facilement affectueuse, ardente quand elle se donne… que ce soit au mal ou au bien.

       – Je suis très heureux que tu aies trouvé tout cela en Syntica. Elle sera pour toi une bonne compagne pour le reste de ta vie et vous ferez ensemble beaucoup de bien. Aussi, je vous associerai… »

       Jésus scrute Jean de nouveau. Mais il n’y a aucun signe que l’attention du disciple, qui pourtant n’est pas superficiel, ait été éveillée. Quelle miséricorde divine lui voile jusqu’au moment décisif la sentence ? Je ne sais. Je sais que Jean sourit en disant :

       « Nous chercherons à te servir du meilleur de nous-mêmes.

       – Oui. Et je suis même certain que vous le ferez sans discuter le travail et le lieu que je vous attribuerai, même si ce n’est pas celui que vous désirez… »

       312.6 Jean a un premier pressentiment de ce qui l’attend. Il change de visage et de couleur. Il devient sérieux et pâlit. Son œil unique, attentif et scrutateur, fixe maintenant le visage de Jésus qui poursuit :

       « Te souviens-tu, Jean, qu’un jour, pour calmer tes doutes sur le pardon de Dieu, je t’ai dit : “ Pour te faire comprendre la Miséricorde, je t’emploierai à des œuvres spéciales de miséricorde et j’aurai pour toi les paraboles de la miséricorde ” ?

       – Oui. Et ce fut vrai. Tu m’as persuadé et m’as accordé justement de faire des œuvres de miséricorde et je dirais les plus délicates comme les aumônes, et l’instruction d’un enfant, d’un Philistin et d’une Grecque. Cela m’a montré que Dieu avait bien connu mon vrai repentir, et l’avait vu réel, pour me confier des âmes innocentes ou des âmes à convertir afin que je les forme à lui. »

       Jésus embrasse Jean et l’attire contre lui dans l’attitude qu’il a habituellement avec l’autre Jean et, pâlissant sous la peine qu’il doit causer, il dit :

       « Maintenant encore, Dieu te confie une tâche délicate et sainte. Une tâche de prédilection. Toi seul, qui es généreux, qui es sans étroitesses ni préventions, qui es sage, et surtout qui t’es offert à tous les renoncements et à toutes les pénitences pour expier ce reste de purification, cette dette que tu avais encore envers Dieu, toi seul peux le faire. Tout autre s’y refuserait, et aurait raison, parce qu’il manquerait de ce qui est requis et nécessaire. Aucun de mes apôtres ne possède tout ce que tu as, toi, pour aller préparer les voies du Seigneur… D’ailleurs, tu t’appelles Jean. Tu seras donc un précurseur de ma Doctrine… tu prépareras les chemins pour ton Maître… tu remplaceras même le Maître qui ne peut aller aussi loin… (Jean sursaute et cherche à se libérer du bras de Jésus pour le regarder en face, mais sans y parvenir car l’étreinte de Jésus est douce mais autoritaire pendant que sa bouche donne le coup de grâce…)… Ne peut aller aussi loin… jusqu’en Syrie… à Antioche…

       312.7 – Seigneur ! » s’écrie Jean en se libérant violemment de l’embrassement de Jésus. « Seigneur ! A Antioche ? Dis-moi que j’ai mal compris ! Dis-le-moi, par pitié !… »

       Il est debout… toute supplication dans son œil unique, dans son visage qui a pris la couleur de la cendre, dans ses lèvres qui tremblent, de même que ses mains tendues en avant, dans sa tête qui paraît s’incliner vers la terre comme s’il était accablé par la nouvelle.

       Mais Jésus ne peut dire : « Tu as mal compris. » Il ouvre les bras, se levant à son tour pour accueillir sur son cœur le vieux pédagogue, et il confirme :

       « A Antioche, oui. Dans la maison de Lazare, avec Syntica. Vous partirez demain ou après-demain. »

       La désolation de Jean est vraiment déchirante. Il se dégage à moitié de l’étreinte de Jésus et, visage contre visage, baigné de larmes qui coulent sur ses joues amaigries, il s’écrie :

       « Ah ! Tu ne me veux plus avec toi ! En quoi t’ai-je déplu, mon Seigneur ? »

       Puis il se dégage et tombe sur la table, secoué par des sanglots déchirants, torturants, entrecoupés de quintes de toux, sourd à toutes les caresses de Jésus, et murmurant :

       « Tu me chasses, tu me chasses, je ne te verrai jamais plus… »

       Jésus souffre visiblement et il prie… Puis il sort doucement et voit sur le pas de la porte de la cuisine Marie, avec Marziam qui est effrayé par ces pleurs… En outre, il y a là Syntica, surprise elle aussi.

       « Mère, viens ici un moment. »

       Très pâle, Marie vient aussitôt. Ils entrent ensemble. Marie se penche sur l’homme qui pleure, comme si c’était un pauvre enfant, en disant :

       « Allons ! Allons ! Mon pauvre fils ! Pas comme ça ! Tu vas te faire du mal. »

       Jean lève son visage bouleversé et crie :

       « Il me renvoie !… Je vais mourir seul, au loin…Ah ! Il pouvait bien attendre quelques mois et me laisser mourir ici. Pourquoi cette punition ? En quoi ai-je péché ? T’ai-je causé des ennuis ? Pourquoi m’avoir donné cette paix pour ensuite… pour ensuite… »

       Il retombe sur la table, pleurant plus fort, haletant… Jésus pose sa main sur ses épaules maigres qui tressautent :

       « Peux-tu donc croire que, si je l’avais pu, je ne t’aurais pas gardé ici ? Oh, Jean ! Sur la route du Seigneur il y a de terribles nécessités ! Et le premier à en souffrir, c’est moi. Moi, qui porte ma douleur et celle de tout le monde. Regarde-moi, Jean. Regarde si mon visage est celui de quelqu’un qui te hait, qui est las de toi… Viens ici, dans mes bras, écoute comme mon cœur palpite de douleur ! Ecoute-moi, Jean, ne me comprends pas mal. C’est la dernière expiation que Dieu t’impose pour t’ouvrir les portes du Ciel. 312.8 Ecoute… »

       Il le soulève et le tient dans ses bras.

       « Ecoute… Maman, sors un moment… Maintenant que nous sommes seuls, écoute. Tu sais qui je suis. Crois-tu fermement que je suis le Rédempteur ?

       – Et comment ne le croirais-je pas ? C’est pour cela que je voulais rester avec toi, toujours, jusqu’à la mort…

       – Jusqu’à la mort… ma mort sera horrible !

       – Je parle de la mienne. De la mienne !

       – La tienne sera paisible : tu seras réconforté par ma présence qui t’infusera la certitude de l’amour de Dieu, et par l’amour de Syntica ; en outre, tu auras la joie d’avoir préparé le triomphe de l’Evangile à Antioche. Mais la mienne ! Tu me verrais réduit à un amas de chair couverte de plaies et de crachats, outragée, abandonnée à une foule furieuse, pendue à une croix pour mourir comme un malfaiteur… Est-ce que tu pourrais supporter cela ? »

       Jean, qui à chaque détail de ce que Jésus sera dans la Passion, a gémi : “ Non, non ! ” crie un “ non ” brutal et ajoute :

       « J’en reviendrais à haïr l’humanité… Mais moi, je serai mort, parce tu es jeune et…

       – Et je ne verrai plus qu’une Encénie. »

       Jean le fixe, l’air terrifié…

       « Je te l’ai dit en secret pour t’expliquer que c’est l’une des raisons pour lesquelles je t’envoie au loin. Tu ne seras pas seul à avoir ce sort. Tous ceux à qui je veux éviter d’être troublés d’une manière supérieure à leurs forces, je les éloignerai auparavant. Cela te paraît-il être un manque d’amour ?…

       – Non, mon Dieu martyr… Pourtant, moi je dois te quitter… et mourir au loin.

       – Au nom de la Vérité que je suis, je te promets que je serai penché sur l’oreiller de ton agonie.

       – Et comment cela, si je suis aussi loin, et si tu me dis que, toi, tu ne vas pas si loin ? C’est pour me renvoyer moins triste…

       – Jeanne, femme de Kouza, qui se mourait au pied du Liban, m’a vu : j’étais bien loin et elle ne me connaissait pas encore, et de là je l’ai ramenée à la pauvre vie de la terre. Crois qu’au jour de ma mort elle regrettera d’avoir vécu !… Mais pour toi, joie de mon cœur en cette seconde année du Maître, je ferai davantage : je viendrai te porter dans la paix, en te donnant la mission de dire à ceux qui attendent : “ L’heure du Seigneur est arrivée. De même que le printemps arrive maintenant sur la terre, le printemps du Paradis se lève pour nous. ” Mais je ne viendrai pas seul à ce moment-là… Je viendrai, tu me sentiras toujours… Moi, je le peux et je le ferai. Tu posséderas le Maître en toi, comme jamais tu ne m’as possédé. Car l’Amour peut se communiquer à celui qu’il aime et assez sensiblement pour toucher non seulement l’âme, mais les sens eux-mêmes. 312.9 Es-tu plus tranquille maintenant, Jean ?

       – Oui, mon Seigneur. Mais quelle douleur !

       – Tu ne te révoltes pas, pourtant…

       – Me révolter ? Jamais ! Je te perdrais tout à fait. Je dis “ mon ” Notre Père : Que ta volonté soit faite.

       – Je savais que tu allais me comprendre… »

       Il l’embrasse sur les joues où coulent des larmes continuelles bien qu’apaisées.

       « Me laisses-tu saluer l’enfant ?… C’est une autre douleur… Je l’aimais bien… »

       Ses larmes redoublent…

       « Oui. Je l’appelle tout de suite… Et j’appelle aussi Syntica. Elle aussi va souffrir… tu dois l’aider, toi, homme…

       – Oui, Seigneur. »

       Jésus sort pendant que Jean pleure ; il embrasse et caresse les murs et les objets de la petite pièce accueillante.

       Marie et Marziam entrent ensemble.

       « Oh, Mère ! Tu as entendu ? Tu le savais ?

       – Je le savais et je m’en affligeais… Mais moi aussi, je me suis séparée de Jésus… Et je suis sa Mère…

       – C’est vrai !… Marziam, viens ici. Tu sais que je pars et que nous ne nous reverrons plus ? »

       Il veut être courageux, mais il prend l’enfant dans ses bras, s’assied sur le bord du lit, et pleure, pleure sur la tête brune de Marziam qui est bien près de l’imiter.

       312.10 Jésus entre avec Syntica qui demande :

       « Pourquoi tant de larmes, Jean ?

       – Il nous renvoie, tu ne le sais pas ? Tu ne le sais pas encore ? Il nous envoie à Antioche !

       – Eh bien ? N’a-t-il pas dit que là où deux sont réunis en son nom, il est au milieu d’eux ? Allons, Jean ! Jusqu’à présent peut-être, tu as choisi ton sort toi-même et cela t’effraie de subir une autre volonté, même venant de l’amour. Moi… moi, j’ai l’habitude de subir le sort que m’impose autrui. Et quel sort !… Aussi je me soumets volontiers à ce nouveau destin. Eh quoi ? Je ne me suis pas révoltée contre un esclavage despotique autrement que lorsqu’on a voulu l’exercer sur mon âme. Et je devrais maintenant me révolter contre ce doux esclavage d’amour qui ne blesse pas, mais élève notre âme et nous confère le titre et la réalité d’être ses serviteurs ? Tu as peur de demain, parce que tu souffres ? Moi, je travaillerai pour toi. Tu as peur de rester seul ? Mais moi, je ne te quitterai jamais. Tu peux en être certain. Je n’ai pas d’autre but dans ma vie que d’aimer Dieu et mon prochain. Tu es le prochain que Dieu me confie. Imagine combien tu me seras cher !

       – Vous n’aurez pas besoin de travailler pour vivre, car vous êtes dans la maison de Lazare. Mais je vous conseille de vous servir des méthodes d’enseignement pour approcher le peuple : toi, comme maître, toi, femme, par tes travaux féminins. Cela servira à l’apostolat et donnera un but à vos journées.

       – Ce sera fait, Seigneur » répond avec fermeté Syntica.

       312.11 Jean est toujours avec l’enfant dans ses bras et il pleure doucement. Marziam lui fait une caresse…

       « Tu te souviendras de moi ?

       – Toujours, Jean, et je prierai pour toi… Même… Attends un moment… »

       Il sort en courant. Syntica demande :

       « Comment irons-nous à Antioche ?

       – Par la mer. Tu as peur ?

       – Non, Seigneur, puisque c’est toi qui nous envoies, et cela nous protégera.

       – Vous voyagerez avec les deux Simon, mes frères, les fils de Zébédée, André et Matthieu. Vous irez d’ici à Ptolémaïs sur un char où l’on mettra les coffres et un métier à tisser que j’ai fait pour toi, Syntica, ainsi que quelques objets utiles pour Jean…

       – J’avais bien soupçonné quelque chose en voyant les coffres et les vêtements, et j’ai préparé mon âme au détachement. C’était trop beau de vivre ici !… »

       Un sanglot qu’elle retient brise la voix de Syntica. Mais elle se reprend pour soutenir le courage de Jean. Et c’est d’une voix raffermie qu’elle demande :

       « Quand partirons-nous ?

       – Dès l’arrivée des apôtres, peut-être demain.

       – Alors, si tu permets, je vais ranger les vêtements dans les coffres. Donne-moi tes livres, Jean. »

       Je crois que Syntica désire être seule pour pleurer… Jean répond :

       « Prends-les… Cependant, donne-moi ce rouleau avec son ruban bleu. »

       Marziam rentre avec son pot de miel.

       « Tiens, Jean. Tu le mangeras à ma place…

       – Mais non, mon enfant ! Pourquoi ?

       – Parce que Jésus a dit qu’une cuillerée de miel sacrifiée peut donner paix et espoir à un affligé. Tu es affligé… Moi, je te donne tout le miel, pour que tu sois tout consolé.

       – Mais c’est trop de sacrifice, mon enfant…

       – Oh, non ! Dans la prière de Jésus, on dit : “ Ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal. ” Ce pot était une tentation pour moi… et il pouvait être un mal, car il pouvait me faire rompre mon vœu. Ainsi, je ne le vois plus… et c’est plus facile… et je suis certain que Dieu t’aidera par ce nouveau sacrifice. Mais ne pleure plus. Ni toi non plus, Syntica… »

       En effet, la Grecque pleure maintenant sans bruit, tout en rassemblant les livres de Jean. Et Marziam les caresse à tour de rôle, avec une grande envie de pleurer lui aussi. Mais Syntica sort, chargée de rouleaux, et Marie la suit avec le pot de miel.

       312.12 Jean reste avec Jésus, assis à côté de lui, et avec l’enfant dans les bras. Il est calme, mais accablé.

       « Mets aussi ton dernier écrit dans le rouleau » lui conseille Jésus. « Je pense que tu veux le donner à Marziam…

       – Oui… J’en ai une copie pour moi… Voici, mon garçon, ce sont les paroles du Maître. Celles qui ont été dites quand tu n’étais pas là et d’autres aussi… Je voulais continuer à les copier pour toi parce que tu as la vie devant toi… et qui sait combien de personnes tu évangéliseras… Mais je ne peux plus le faire… Maintenant, c’est moi qui reste sans ses paroles… »

       Il recommence à pleurer fortement.

       L’attitude de Marziam est à la fois douce et virile. Il s’attache au cou de Jean et dit :

       « Désormais, c’est moi qui les écrirai pour toi et je te les enverrai… N’est-ce pas, Maître ? C’est possible, hein ?

       – Bien sûr, c’est possible. Et ce sera une grande charité de le faire.

       – Je le ferai. Et quand je serai absent, j’en chargerai Simon le Zélote. Il m’aime bien et t’aime bien, et il le fera pour être charitable envers nous. Ne pleure donc plus. Puis je viendrai te voir, moi… Tu n’iras certainement pas si loin…

       – Oh ! Si, bien loin ! A des centaines de milles… Et bientôt je mourrai. »

       L’enfant est déçu et découragé. Mais il se ressaisit avec la belle sérénité de l’enfant à qui tout semble facile.

       « Puisque toi, tu y vas, je pourrai y aller avec mon père. Et puis… nous nous écrirons. Quand on lit les pages sacrées, c’est comme si on était avec Dieu, n’est-ce pas ? Donc, quand on lit une lettre, c’est comme si on était avec celui qu’on aime et qui nous l’a écrite. Allons, viens à côté, avec moi…

       – Oui, allons-y, Jean. 312.13 Mes frères vont bientôt arriver avec Simon le Zélote. Je les ai fait appeler.

       – Ils le savent ?

       – Pas encore. J’attends pour le dire que tous soient présents…

       – C’est bien, Seigneur. Allons-y… »

       C’est un vieillard bien courbé qui sort de la chambre de Joseph, un vieillard qui semble saluer chaque plante, chaque tronc, et le bassin et la grotte, pendant qu’il se dirige vers l’atelier où Marie et Syntica rangent en silence les objets et les vêtements dans le fond des coffres…

       Et c’est ainsi, silencieux et éplorés, que les trouvent Simon, Jude et Jacques. Ils observent… mais ne posent pas de questions et je n’arrive pas à comprendre s’ils se rendent compte de la vérité.

Conclusion de Jésus à sa deuxième année de vie publique

       312.14 Jésus dit :

       « J’avais, pour donner une indication aux lecteurs, indiqué le lieu de l’emprisonnement de Jean par les noms maintenant en usage. On a fait des objections. Je précise donc maintenant : “ Bithynie et Mysie ” pour ceux qui veulent les noms de l’Antiquité. Mais cet Evangile est pour les simples et les petits, pas pour les docteurs pour lesquels, en majorité, il est inacceptable et inutile. Les simples et les petits comprendront mieux “ Anatolie ” que “ Bithynie ou Mysie ”.

       N’est-ce pas, petit Jean, qui pleures pour la douleur de Jean d’En-Dor ? Mais il y a tant de Jean d’En-Dor dans le monde ! Ce sont les frères affligés pour lesquels je t’ai fait souffrir l’an dernier. Maintenant prends du repos, petit Jean qui ne seras jamais envoyée loin du Maître, mais en seras toujours plus proche.

       Ainsi se termine la seconde année de prédication et de vie publique : l’année de la miséricorde… Et je ne puis que répéter la plainte qui terminait la première année. Mais elle ne concerne pas mon porte-parole qui, contre les obstacles de tout genre, continue son travail. Vraiment, ce ne seront pas les “ grands ” mais les “ petits ” qui parcourront les chemins héroïques, en les aplanissant par leurs sacrifices, même pour ceux qui sont appesantis par trop de fardeaux. Les “ petits ”, c’est-à-dire les simples, les doux, ceux qui ont le cœur et l’intelligence purs. Les “ tout-petits ”.

       Et je vous le dis, mes petits, je vous le dis, Romualdo et Maria, et avec vous à tous ceux qui vous ressemblent : “ Venez à moi pour entendre encore et toujours le Verbe qui vous parle parce qu’il vous aime, qui vous parle pour vous bénir. Que ma paix soit avec vous. ” »

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