Une initative de
Marie de Nazareth

Une fille non désirée et le rôle de la femme rachetée

dimanche 2 juillet 28
vers Nazareth

Vision de Maria Valtorta

       262.1 Dans une suite de montées et de descentes de collines sur lesquelles serpente le chemin allant à Nazareth, Jésus, qui s’y rend, profite de l’ombre des oliveraies et des vergers qui recouvrent en grande partie cette région fertile et cultivée.

       Arrivé à un carrefour où on croise la route pour Ptolémaïs, il s’arrête et dit :

       « Reposons-nous près de cette maison où j’ai fait halte d’autres fois, prenons notre repas et, pendant que le soleil poursuit sa course, restons unis avant de nous séparer de nouveau : nous pour aller vers Tibériade, ma Mère et Marie à Nazareth, et Jean avec Hermastée à Sycaminon. »

       Ils traversent une oliveraie en direction d’une maison de paysans large et basse, ornée de l’inévitable figuier et parée de la guirlande d’une vigne qui monte le long du petit escalier pour étendre ensuite ses branches sur la terrasse.

       « Que la paix soit avec vous. Me revoilà.

       – Viens, Maître, ta présence est toujours bienvenue. Que Dieu te rende la paix, à toi et à tes disciples » répond un vieil homme qui traversait la cour avec une brassée de branchages.

       Puis il appelle :

       « Sarah ! Sarah ! C’est le Maître avec ses disciples ! Ajoute de la farine à ton pain ! »

       Il sort d’une pièce une femme toute blanche de la farine qu’elle tamisait car elle tient encore à la main le tamis avec les recoupes à l’intérieur, et elle s’agenouille en souriant devant Jésus.

       « Paix à toi, femme. Je t’ai amené ma Mère comme promis. La voici. Et elle, c’est sa belle-sœur, la mère de Jacques et de Jude. Où sont Dina et Philippe ? »

       Après avoir salué les deux Marie, la femme répond :

       « Dina a eu sa troisième fille hier. Nous sommes un peu tristes car il ne nous a pas été donné d’avoir un petit-fils, mais contents tout de même, n’est-ce pas Mathatias ?

       – Oui, parce que c’est une belle petite fille et c’est toujours notre sang. Nous allons te la montrer. Philippe est allé chercher Anna et Noémi chez ses parents, mais il sera bientôt de retour. »

       La femme retourne à son pain pendant que l’homme, après avoir mis les branches dans le four, s’occupe de ses hôtes et leur donne des sièges et du lait tout juste trait pour ceux qui en veulent, des fruits et des olives pour ceux qui les préfèrent.

       262.2 Le rez-de-chaussée est frais et ombragé, large et ouvert sur le devant et l’arrière de la maison ; les deux portes sont protégées du soleil, l’une par un figuier puissant, l’autre par une grande haie de fleurs étoilées, une sorte de tournesols pour ce qui est de la forme, mais avec des corolles moins grandes. Une lu­mière émeraude pénètre ainsi dans la grande pièce, soulageant les yeux fatigués par la lumière trop forte du soleil. Il y a des bancs et des tables dans cette grande pièce, qui est peut-être celle où les femmes filent et tissent et où les hommes réparent les outils agricoles. Mais peut-être sert-elle à abriter les provisions de fa­rine et de fruits, comme le laissent penser des soliveaux hérissés de crochets et des tablettes disposées sur des consoles en plus des longues caisses de bois le long des murs. Des étoupes flocon­neuses de lin ou de chanvre ressemblent à des tresses dénouées le long du mur blanchi à la chaux, et un tissu rouge feu, étendu sur un métier resté découvert, semble égayer toute l’ambiance par sa couleur riante, luxueuse.

       La maîtresse de maison revient, après avoir fini de faire son pain, et demande aux hôtes s’ils veulent voir le nouveau-né.

       Jésus répond :

       « Certainement, je vais la bénir. »

       Marie, de son côté, se lève et dit :

       « Je vais saluer la mère. »

       Toutes les femmes sortent.

       « On est bien ici, dit Barthélemy, visiblement très fatigué.

       – Oui, il y a de l’ombre et du silence. Nous allons finir par nous endormir, acquièsce Pierre déjà à moitié assoupi.

       – D’ici trois jours, nous serons chez nous pour longtemps. Vous vous reposerez, car vous irez évangéliser dans les environs immédiats de Capharnaüm, dit Jésus.

       – Et toi ?

       – Moi, je resterai presque toujours à Capharnaüm avec des séjours à Bethsaïde. Et j’évangéliserai ceux qui m’y rejoindront. Puis, au début de la lune de Tisri, nous reprendrons nos voyages. Le soir, cependant, je continuerai à vous perfectionner… »

       Jésus se tait quand il s’aperçoit que la somnolence rend ses paroles inutiles. Il sourit en hochant la tête à la vue du groupe de personnes que la fatigue a épuisées et qui, dans des poses plus ou moins commodes, se laissent aller au sommeil. Le silence de la maison et de la campagne ensoleillée est complet. On dirait un lieu enchanté. Jésus se met sur le seuil de la porte, près de la haie fleurie, et il regarde à travers les branches les douces collines de Galilée rendues toutes grises par les oliviers immobiles.

       262.3 Un léger bruit de pas qu’accompagne un gémissement incertain de nouveau-né résonne au-dessus de sa tête. Jésus lève les yeux en souriant à sa Mère qui descend, portant dans ses bras un petit paquet tout blanc d’où émergent trois petites choses rouges : une petite tête et deux petits poings qui s’agitent.

       « Regarde, Jésus, quelle belle enfant ! Elle te ressemble un peu quand tu avais un jour. Tu étais aussi blond qu’elle, au point de paraître sans cheveux s’ils n’avaient dès ce moment formé de légères boucles, comme un flocon de nuage, et tu avais le même teint, couleur de rose. Et regarde, regarde, maintenant qu’elle ouvre ses petits yeux à l’ombre et qu’elle cherche le sein, elle a tes yeux bleu foncé… Oh, ma chérie ! Mais moi, je n’ai pas le lait, ma petite, petite rose, ma petite tourterelle ! »

       La Vierge berce le bébé, qui apaise son vagissement en un vrai gargouillis de petite tourterelle, et s’endort.

       « Maman, c’est ce que tu faisais avec moi ? demande Jésus qui regarde sa Mère bercer la petite, en appuyant sa joue sur la petite tête blonde.

       – Oui, mon Fils. Mais toi, je t’appelais : “ Mon petit agneau. ” Elle est belle, n’est-ce pas ?

       – Elle est belle et robuste. Sa mère peut en être heureuse » approuve Jésus, penché lui aussi pour regarder le sommeil de l’innocente.

       La maîtresse de maison, qui vient d’arriver, intervient en soupirant :

       « Mais elle ne l’est pas… Son mari est fâché parce que tous ses enfants sont des filles. C’est vrai qu’avec les champs que nous avons, il vaut mieux des garçons, mais ce n’est pas la faute de notre fille…

       – Ils sont jeunes. Qu’ils s’aiment et ils auront aussi des garçons, dit avec assurance le Seigneur.

       262.4 – Voici Philippe… il va bientôt faire sombre… » murmure la femme, troublée. Et, plus fort :

       « Philippe, le Rabbi de Nazareth est là !

       – Très heureux de le voir. Paix à toi, Maître.

       – A toi aussi, Philippe. J’ai vu ta jolie petite fille. Je suis même encore en train de la regarder car elle mérite des compliments. Dieu te bénit en te donnant de beaux enfants, en bonne santé et bons. Tu dois lui en être reconnaissant… Tu ne réponds pas ? Tu sembles fâché…

       – J’espérais avoir un garçon, moi !

       – Tu ne veux tout de même pas me dire que tu es injuste en accusant l’innocente d’être une fille, et encore moins en te montrant dur envers ton épouse ? demande Jésus avec sévérité.

       – Moi, je voulais un garçon ! Pour le Seigneur et pour moi ! S’écrie Philippe, fâché.

       – Et c’est par l’injustice et la révolte que tu crois l’obtenir ? As-tu donc lu dans les pensées de Dieu ? Es-tu plus grand que lui pour lui dire : “ Agis de telle manière, car c’est cela qui est juste ” ? Pour te donner un exemple, cette femme, mon disciple, n’a pas d’enfants et elle est arrivée à me dire : “ Je bénis ma stérilité qui me donne des ailes pour te suivre. ” Et cette autre, mère de quatre garçons, aspire au moment où tous les quatre ne lui appartiendront plus. Est-ce vrai, Suzanne et Marie ? Tu les entends ? Et toi, marié depuis peu d’années à une femme féconde, béni par trois boutons de rose qui réclament ton amour, tu es fâché ? Contre qui ? Pourquoi ? Tu ne veux pas le dire ? Moi, je te le dis : parce que tu es un égoïste. Laisse immédiatement tomber ta rancœur, ouvre les bras à cette enfant née de toi et aime-la. Allons ! Prends-la ! »

       Jésus saisit le paquet de lin et le met dans les bras du jeune père. Puis il reprend :

       « Va auprès de ta femme qui pleure, et dis-lui que tu l’aimes. Sinon, vraiment, Dieu ne te donnera jamais de garçon. C’est moi qui te l’affirme. Va !… »

       L’homme monte dans la pièce où se trouve son épouse.

       « Merci, Maître ! » dit tout bas sa belle-mère. « Depuis hier, il se montrait bien cruel… »

       L’homme redescend après quelques minutes et dit :

       « Je l’ai fait, Seigneur. Ma femme te remercie et elle me dit de te demander le prénom de la petite car… car je lui en avais destiné un trop déplaisant dans ma haine injuste…

       – Appelle-la Marie. Elle a bu des larmes amères avec la première goutte de lait, amères aussi à cause de ta dureté. Elle peut s’appeler Marie, et Marie l’aimera. N’est-ce pas, Mère ?

       – Oui, la pauvre petite ! Elle est si gracieuse… elle sera sûrement bonne en devenant une petite étoile du Ciel ! »

       262.5 Ils reviennent dans la grande pièce où les apôtres fatigués dorment d’un lourd sommeil, sauf Judas qui paraît être sur des charbons ardents.

       « Tu voulais me voir, Judas ? demande Jésus.

       – Non, Maître, mais je n’arrive pas à dormir et je voudrais sortir un peu.

       – Qui t’en empêche ? Je sors, moi aussi. Je monte sur ce petit coteau. Il est tout ombragé… Je me reposerai en priant. Veux-tu venir avec moi ?

       – Non, Maître. Je te dérangerais car je ne suis pas en état de prier. Peut-être… peut-être que je ne me sens pas bien et cela me trouble…

       – Reste, alors. Je ne force personne. Adieu. Adieu, femmes. Mère, quand Jean d’En-Dor se réveillera, envoie-le-moi, tout seul.

       – Oui, mon Fils. Que la paix soit avec toi. »

       Jésus sort. Marie et Suzanne se penchent pour regarder l’é­toffe sur le métier. Marie s’assied, les mains sur les genoux, un peu courbée. Peut-être prie-t-elle, elle aussi. Marie, femme d’Alphée, se lasse vite de regarder le travail. Elle s’assied dans le coin le plus sombre et s’endort rapidement. Suzanne pense bien faire de l’imiter.

       Restent éveillés Marie et Judas. L’une toute recueillie en elle-même, l’autre qui la regarde, les yeux bien ouverts sans jamais la perdre de vue. Finalement, il se lève et s’approche d’elle lentement, sans faire de bruit. Je ne sais pourquoi, mais malgré son indéniable beauté, il me fait penser à un félin ou un serpent qui s’approche de sa proie. Peut-être est-ce l’antipathie que j’éprouve pour lui qui me rend sournois et cruel ne serait-ce que son pas… Il appelle à voix basse :

       « Marie !

       – Que veux-tu de moi, Judas ? demande doucement Marie en portant sur lui un regard très doux.

       – Je voudrais te parler…

       – Parle. Je t’écoute.

       – Pas ici… Je ne voudrais pas qu’on m’entende… Ne pourrais-tu sortir un peu, là dehors ? Là aussi, il y a de l’ombre…

       – Allons-y. Mais, tu vois… Tout le monde dort… Tu pouvais aussi bien parler ici » dit la Vierge.

       Elle se lève pourtant, sort la première et s’adosse à la haute haie fleurie.

       « Que veux-tu de moi, Judas ? » demande-t-elle de nouveau en fixant d’un regard pénétrant l’apôtre qui se trouble un peu et semble avoir du mal à trouver les mots.

       « Tu te sens mal ? Ou bien tu as fait du mal et tu ne sais comment le dire ? Ou encore tu te sens sur le point de mal agir et il t’est pénible d’avouer que tu es tenté ? Parle, mon fils. Comme j’ai soigné ton corps, je soignerai ton âme. Dis-moi ce qui te trouble et, si je peux, je te rendrai la sérénité. Si je ne le peux toute seule, je le dirai à Jésus. Même si tu avais beaucoup péché, lui te pardonnera si je lui demande pardon pour toi. Vraiment, Jésus aussi te pardonnerait immédiatement… Mais peut-être as-tu honte de t’adresser à lui, le Maître. Moi, je suis une mère… Tu n’as pas honte de t’adresser à moi…

       – En effet, je n’éprouve pas de honte parce que tu es mère et tellement bonne. Tu es vraiment la paix parmi nous. 262.6 Moi… moi, je me sens très troublé. J’ai un très mauvais caractère, Marie. Je ne sais ce que j’ai dans le sang et dans le cœur… De temps en temps, je ne sais plus leur commander… et alors je ferais les choses les plus étranges… et les plus mauvaises.

       – Même avec Jésus tout près, tu ne réussis plus à résister à celui qui te tente ?

       – Même à ce moment-là. Et j’en souffre, crois-le. Mais c’est ainsi. Je suis un malheureux.

       – Je prierai pour toi, Judas.

       – Cela ne suffit pas.

       – Je ferai prier sans dire pour qui est la prière que je demande aux justes.

       – Ce n’est pas suffisant.

       – Je ferai prier les enfants. Il y en a tant qui viennent chez moi, dans mon jardin, comme des oiseaux qui cherchent du grain. Et le grain, ce sont les caresses et les paroles que je leur donne. Je parle de Dieu… Et eux, ces innocents, préfèrent cela aux jeux et aux histoires. La prière des enfants est agréable au Seigneur.

       – Jamais autant que la tienne, mais cela ne suffit pas encore.

       – Je dirai à Jésus de prier le Père pour toi.

       – Cela ne suffira pas encore.

       – Mais il n’y a rien de plus que cela ! La prière de Jésus triomphe même des démons…

       – Oui, mais Jésus ne priera pas toujours et j’en reviendrai à être moi… Jésus ne cesse de le dire, il s’en ira un jour. Je dois penser au moment où je serai sans lui. Jésus veut maintenant nous envoyer évangéliser. J’ai peur de m’en aller avec cet ennemi que je suis à moi-même, pour répandre la parole de Dieu. Je voudrais être formé pour cette heure.

       – Mais, mon enfant, si Jésus lui-même n’y réussit pas, qui veux-tu qui le puisse ?

       – Toi, Mère ! Permets-moi de rester un peu de temps avec toi. Les païens et les courtisanes y sont restés. Je peux y rester, moi aussi. Si tu ne veux pas que je reste pendant la nuit là où tu vis, j’irai coucher chez Alphée ou chez Marie, femme de Cléophas, mais je passerai la journée avec toi, avec les enfants. Les autres fois, j’ai essayé d’agir par moi-même et cela a été pire. Si je vais à Jérusalem, j’ai trop d’amis mauvais, et dans les conditions où je me trouve, quand cela me prend, je deviens leur jouet… Si je vais dans une autre ville, c’est la même chose. La tentation de la route m’enflamme en même temps que celle que j’ai déjà. Si je vais à Kérioth, chez ma mère, l’orgueil me rend esclave. Si je pars dans la solitude, le silence me déchire par les voix de Satan. Mais chez toi… chez toi, je sens que ce sera différent… Permets-moi de venir ! Demande à Jésus de me l’accorder ! Veux-tu que je me perde ? As-tu peur de moi ? Tu me regardes avec le regard d’une gazelle blessée qui n’a plus la force de fuir devant ses assaillants. Mais je ne t’offenserai pas. J’ai une mère, moi aussi… et je t’aime plus que ma mère. Aie pitié d’un pécheur, Marie ! Vois : je pleure à tes pieds… Si tu me repousses, ce peut être ma mort spirituelle… »

       Judas pleure réellement aux pieds de Marie, qui le regarde d’un regard de pitié et d’angoisse mêlées de peur.

       Elle est très pâle. Elle fait toutefois un pas en avant car elle s’était presque enfoncée dans la haie pour fuir Judas qui s’approchait trop, et elle pose la main sur les cheveux bruns de Judas.

       « Tais-toi ! Qu’on ne t’entende pas. Je parlerai à Jésus et, si lui le veut… tu viendras chez moi. Je ne me soucie pas du jugement du monde. Il ne blesse pas mon âme et ce serait seulement d’être coupable, moi, envers Dieu, qui me ferait horreur. La calomnie me laisse indifférente. Mais je ne serai pas calomniée parce que Nazareth sait que sa fille n’est pas objet de scandale pour sa ville. Et puis, advienne que pourra, je tiens à ce que tu te sauves spirituellement. Je vais trouver Jésus. Reste en paix. »

       Elle s’enveloppe dans son voile, blanc comme son vêtement, et s’engage rapidement dans le sentier qui mène à un petit coteau couvert d’oliviers.

       262.7 Elle cherche son Jésus et le trouve absorbé dans une méditation profonde.

       « Mon Fils, c’est moi… Ecoute-moi !

       – Oh, Maman ! Tu viens prier avec moi ? Quelle joie, quel soulagement tu me donnes !

       – Quoi, mon Fils ? Tu es fatigué spirituellement ? Triste ? Dis-le à ta Mère !

       – Fatigué, tu l’as dit, et affligé. Moins à cause de la fatigue et des misères que je vois dans les cœurs, que de voir que mes amis ne changent pas. Mais je ne veux pas me montrer injuste envers eux. Un seul m’afflige et c’est Judas…

       – Mon Fils, je venais t’en parler…

       – Il a fait du mal ? Il t’a fait souffrir ?

       – Non. Mais il m’a fait la peine que j’aurais en voyant quelqu’un de très infecté… Pauvre enfant ! Comme son âme est malade !

       – Et tu en as pitié ? Tu n’en as plus peur ? Autrefois, tu en avais peur…

       – Mon Fils, ma pitié est encore plus grande que ma peur. Et je voudrais t’aider, toi et lui, à sauver son âme. Tu peux tout, et tu n’as pas besoin de moi. Mais tu dis que tous doivent coopérer au rachat avec le Christ … or ce fils-là a tellement besoin de rédemption !

       – Que dois-je faire de plus pour lui ?

       – Toi, tu ne peux pas faire davantage, mais tu pourrais me laisser faire. Il m’a prié de lui permettre de faire un séjour chez nous, car il lui semble que, là-bas, il pourra se délivrer de son monstre… Tu secoues la tête ? Tu ne veux pas ? Je le lui dirai…

       – Non, Maman. Ce n’est pas que je ne le veuille pas. Je secoue la tête parce que je sais que c’est inutile. Judas ressemble à un homme qui se noie, mais qui a beau s’en rendre compte, il repousse par orgueil la corde qu’on lui envoie pour le ramener à la rive. Il lui manque la volonté d’atteindre le rivage. Parfois, pris par la terreur de se noyer, il cherche et appelle à l’aide, il s’y cramponne… et puis, repris par l’orgueil, il lâche la corde, la repousse, veut se tirer d’affaire tout seul… et il s’enfonce toujours plus dans l’eau boueuse qui l’engloutit. Mais pour qu’on ne dise pas que j’ai laissé un remède sans l’essayer, faisons encore cet essai, pauvre Maman… Oui, pauvre Maman qui te soumets, pour l’amour d’une âme, à la souffrance d’avoir auprès de toi… quelqu’un qui te fait peur.

       – Non, Jésus. Ne dis pas cela. Je suis une pauvre femme car je suis encore sujette aux antipathies. Reproche-le-moi. Je le mérite. Je ne devrais éprouver de répulsion pour personne, par amour pour toi. Mais je ne suis pas pauvre pour autre chose. Ah ! Si je pouvais te rendre Judas spirituellement guéri ! Te donner une âme, c’est te donner un trésor, et qui donne des trésors n’est pas pauvre. Mon Fils !… Je vais annoncer à Judas que oui, tu le permets ? Tu l’as dit : “ Il viendra un temps où tu diras : ‘ Comme il est difficile d’être la Mère du Rédempteur. ’ ” Je l’ai déjà dit une fois… pour Aglaé… Mais qu’est-ce donc qu’une seule fois ? L’humanité est si nombreuse ! Et tu es le Rédempteur de tous. Mon Fils !… Mon Fils !… Comme j’ai tenu le bébé dans mes bras pour que tu lui donnes ta bénédiction, laisse-moi prendre Judas dans mes bras pour l’amener à ta bénédiction…

       – Maman… Maman, il ne te mérite pas…

       – Mon Jésus, quand tu hésitais à donner Marziam à Pierre, je t’ai dit que cela allait l’épanouir. Tu ne peux nier que Pierre est devenu un autre homme, depuis ce moment… Laisse-moi faire avec Judas.

       – Comme tu veux ! Et sois bénie pour ton intention d’amour envers moi et envers Judas ! Maintenant, prions ensemble, Maman. Il est si doux de prier avec toi !… »

       262.8 …Le crépuscule est à peine commencé quand je les vois partir de la maison qui les a reçus.

       Jean d’En-Dor et Hermastée font leurs adieux à Jésus aussitôt après avoir atteint la route. De son côté, Marie, accompagnée des femmes, poursuit sa route avec son Fils à travers les oliviers des collines. Ils parlent, naturellement, des événements du jour.

       Pierre lance :

       « Un beau fou, ce Philippe ! Il allait presque renier sa femme et sa fille si tu ne lui avais pas fait entendre raison.

       – Espérons toutefois qu’il gardera son actuel repentir et qu’il ne sera pas repris aussitôt par la manie de déprécier les femmes. Au fond…, c’est grâce aux femmes que le monde progresse » dit Thomas.

       Plusieurs rient de la sortie.

       « Bien sûr, c’est vrai. Mais elles sont plus impures que nous et…, répond Barthélemy.

       – Allons ! Pour ce qui est de l’impureté !… Nous aussi, nous ne sommes pas des anges. Voilà, je voudrais savoir si, après la Rédemption, ce sera toujours la même chose pour la femme. Nous apprenons à honorer notre mère, à avoir le plus grand respect pour nos sœurs, filles, tantes, belles-filles, belles-sœurs, et puis… anathème par-ci, anathème par-là ! Au Temple, pas question. Les fréquenter souvent, non… C’est Eve qui a péché ? D’accord. Mais Adam aussi. Dieu a donné à Eve sa punition, et elle est bien sévère. N’est-ce pas assez ?

       – Mais, Thomas ! Même Moïse considère la femme comme impure.

       – Or, sans les femmes, il serait mort noyé… Mais écoute, Barthélemy, je te rappelle, bien que je ne sois pas un sage comme toi, mais seulement un orfèvre, que Moïse parle des impuretés corporelles de la femme pour qu’on la respecte, pas pour jeter sur elle l’anathème. »

       262.9 La discussion s’anime. Jésus, qui était à l’avant – avec les femmes, justement, et aussi Jean et Judas –, s’arrête, se retourne et intervient :

       « Dieu avait devant lui un peuple moralement et spirituellement informe, contaminé par les contacts avec les idolâtres. Il voulait en faire un peuple fort, physiquement et spirituellement. Il donna comme préceptes des normes salutaires à la robustesse physique, salutaires aussi à l’honnêteté des mœurs. Il ne pouvait faire autrement pour freiner les passions masculines, afin que les péchés, pour lesquels la terre fut submergée et Sodome et Gomorrhe brûlées, ne se répètent pas. Mais, à l’avenir, la femme rachetée ne sera pas aussi opprimée qu’elle l’est maintenant. Il restera les interdictions concernant la prudence physique, mais les obstacles qui l’empêchent de venir au Seigneur seront levés. Moi, je les supprime déjà pour préparer les premières prêtresses de l’avenir.

       – Oh ! Il y aura des femmes prêtres ? demande Philippe, stupéfait.

       – Ne vous méprenez pas. Elles n’auront pas le sacerdoce des hommes, elles ne consacreront pas et n’administreront pas les dons de Dieu, ces dons que vous ne pouvez maintenant connaître. Mais elles appartiendront quand même à la classe sacerdotale en coopérant avec le prêtre au bien des âmes, de multiples façons.

       – Elles prêcheront ? demande Barthélemy, incrédule.

       – Comme ma Mère le fait déjà.

       – Et elles feront des pèlerinages apostoliques ? demande Matthieu.

       – Oui, en portant au loin la foi et, je dois le dire, avec encore plus d’héroïsme que les hommes.

       – Feront-elles des miracles ? demande Judas en riant.

       – Certaines feront aussi des miracles. Mais ne vous basez pas sur le miracle comme si c’était l’essentiel. Ces femmes saintes accompliront aussi beaucoup de miracles de conversions par la prière.

       – Hum ! Les femmes, prier au point de faire des miracles ! Marmonne Nathanaël.

       – Ne sois pas borné comme un scribe, Barthélemy. Selon toi, qu’est la prière ?

       – S’adresser à Dieu avec les formules que nous connaissons.

       – Davantage encore. La prière, c’est la conversation du cœur avec Dieu et elle devrait être l’état habituel de l’homme. La femme, de par sa vie plus retirée que la nôtre et par ses facultés affectives plus fortes que les nôtres, est portée plus que nous à cette conversation avec Dieu. Elle y trouve un réconfort pour ses peines, un soulagement pour ses fatigues, qui ne sont pas seulement celles du ménage et des enfantements, mais aussi celles de nous supporter, nous les hommes ; elle y trouve ce qui sèche les larmes et ramène un sourire au cœur. Car elle sait parler avec Dieu, et le saura plus encore à l’avenir. Les hommes seront les géants de l’enseignement, les femmes seront toujours celles qui, par leurs prières, soutiennent les géants et même le monde, car beaucoup de malheurs seront évités grâce à leurs prières et beaucoup de châtiments conjurés. Elles accompliront donc des miracles, invisibles la plupart du temps et connus de Dieu seul, mais tout aussi réels.

       262.10 – Toi aussi, tu as fait aujourd’hui un miracle invisible et pourtant réel, n’est-ce pas, Maître ? demande Jude.

       – Oui, mon frère.

       – Il aurait été préférable qu’il soit visible, remarque Philippe.

       – Voulais-tu que je change la petite fille en garçon ? Le mi­racle, en réalité, est une altération des choses qui sont fixées, un désordre bénéfique par conséquent, que Dieu accorde pour consentir à la prière de l’homme, pour lui montrer qu’il l’aime ou le persuader qu’il est Celui qui est. Mais étant donné que Dieu est ordre, il ne viole pas l’ordre exagérément. La fillette est née femme et elle reste femme.

       – J’étais tellement affligée ce matin ! Soupire la Vierge.

       – Pourquoi ? La fillette mal-aimée n’était pas la tienne » dit Suzanne, avant d’ajouter : « Moi, quand je vois quelque malheur chez un enfant, je dis : “ Heureusement pour moi, je n’en ai pas ! ”

       – Ne dis pas cela, Suzanne ! Ce n’est pas charitable. Moi aussi, je pourrais le dire car mon unique Maternité dépassait les lois naturelles. Mais je ne le fais pas, car je pense toujours : “ Si Dieu ne m’avait pas voulue vierge, peut-être que cette semence serait tombée en moi, et je serais la mère de ce malheureux. ” Ainsi, j’ai pitié de tous… car je dis : “ Il aurait pu être mon fils ” et, comme mère, je les voudrais tous bons, en bonne santé, aimés et ai­mables, car c’est le désir de toute mère pour ses enfants » répond doucement Marie.

       Jésus paraît la revêtir de lumière, tant il rayonne en la regardant.

       « C’est pour cela que tu as pitié de moi…, dit Judas à mi-voix.

       – De tous. Même s’il s’agissait de l’assassin de mon Fils, car je pense qu’il aurait le plus besoin de pardon… et d’amour. Car tout le monde le haïrait sûrement.

       – Femme, tu devrais te donner beaucoup de mal à le défendre pour lui laisser le temps de se convertir… Moi, je commencerais par m’en débarrasser tout de suite…, conseille Pierre.

       262.11 – Nous voici au lieu où nous nous séparons, Mère. Que Dieu soit avec toi. Et avec toi, Marie. Et aussi avec toi, Judas. »

       Ils s’embrassent et Jésus ajoute :

       « Souviens-toi que je t’ai accordé une grande faveur, Judas. Fais-en un bien, pas un mal. Adieu. »

       Et Jésus se dirige rapidement vers l’orient avec les onze disciples restants et Suzanne, tandis que Marie, sa belle-sœur et Judas continuent tout droit.

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