Une initative de
Marie de Nazareth

La parabole de la boue qui devient flamme

lundi 19 juin 28
vers Sycaminon

Vision de Maria Valtorta

        250.1 C’est justement sur les rives du torrent profond que Jésus trouve Isaac avec de nombreux disciples, connus et inconnus. Parmi ceux qui sont connus, il y a le chef de la synagogue de la Belle Eau : Timon, Joseph d’Emmaüs qu’on avait accusé d’incest, le jeune homme qui avait renoncé à l’ensevelissement de son père pour suivre Jésus, Etienne, Abel, le lépreux purifié l’année précédente près de Chorazeïn avec son ami Samuel, il y a aussi Salomon, le passeur de Jéricho, et encore une foule d’autres personnes que je reconnais, mais dont je ne me rappelle vraiment pas l’endroit où je les ai vus ni les noms. Visages connus – et désormais il y en a tant ! –, tous connus comme visages de disciples. Et puis d’autres, conquis par Isaac ou par les disciples eux-mêmes que je viens de nommer, qui suivent le groupe principal en espérant trouver Jésus.

       La rencontre est affectueuse, joviale et respectueuse. Isaac rayonne de joie de voir le Maître et de lui montrer son nouveau troupeau et, comme récompense, il demande une parole de Jésus pour la foule qu l’accompagne.

       « Connais-tu un endroit tranquille où l’on puisse se réunir ?

       – A l’extrémité du golfe, il y a une plage déserte où se trouvent des cabanes de pêcheurs, vides en cette saison parce que mal­saines, et aussi parce que la saison de la pêche des poissons pour la salaison est terminée, si bien qu’ils vont en Syro-Phénicie pêcher la pourpre. Beaucoup d’entre eux croient déjà en toi pour t’avoir entendu parler dans les villes du bord de mer ou pour avoir trouvé les disciples, et ils m’ont cédé leurs cabanes pour nous y reposer. Nous y revenons après une mission. Il y a en effet beaucoup à faire sur cette côte. Elle est totalement corrompue par bien des choses. Je voudrais arriver jusqu’à la Syro-Phénicie, et ce serait possible par la mer car la côte est trop brûlée par le soleil pour la parcourir à pied. Mais je suis berger, pas marin, et parmi ceux-ci il n’y en a pas un qui sache diriger un bateau à voile. »

       Jésus écoute attentivement avec un léger sourire. Il est un peu penché, lui qui est si grand, devant le petit berger qui, comme un soldat, rapporte tout à son général. Il répond :

       « Dieu t’aide en raison de ton humilité. Si je suis connu ici, mon disciple, c’est par toi, pas par les autres.

       250.2 Maintenant, nous allons demander aux habitants des bords du lac s’ils se sentent capables de faire voile sur la mer, et nous nous rendrons, si nous le pouvons, en Syro-Phénicie. »

       Il se retourne pour chercher Pierre, André, Jacques et Jean qui sont en conversation animée avec quelques disciples, tandis que Judas est en arrière, occupé à faire des compliments à Etienne ; Simon le Zélote, Barthélemy et Philippe sont à côté des femmes. Les quatre autres sont à côté de Jésus.

       Les quatre pêcheurs viennent aussitôt :

       « Est-ce que vous vous sentez à même d’aller en barque sur la mer ? » demande Jésus.

       Les quatre hommes se regardent, perplexes. Pierre, tout en réfléchissant, se passe la main dans les cheveux, puis il demande :

       « Mais où ? Au grand large ? Nous, nous sommes des poissons d’eau douce…

       – Non, le long de la côte jusqu’à Sidon.

       – Hum ! Je crois que c’est possible. Qu’est-ce que vous en dites ?

       – Moi aussi, je le crois. Mer ou lac, ce sera toujours la même chose : de l’eau, dit Jacques.

       – Ce sera même plus beau et plus facile, ajoute Jean.

       – Je ne sais pas sur quoi tu te bases pour penser ça, lui répond son frère.

       – C’est à cause de son amour pour la mer. Celui qui aime quelque chose y voit toutes les perfections. Si tu aimais comme ça une femme, tu serais un parfait époux, plaisante Pierre en secouant Jean amicalement.

       – Non. Je le dis parce qu’à Ascalon j’ai vu que les manœuvres sont les mêmes, et la navigation est très agréable, répond Jean.

       – Alors, allons-y ! Décide Pierre.

       – Tout de même, il vaudrait mieux avoir quelqu’un du pays. Nous ne connaissons pas cette mer, ni ses hauts-fonds, souligne Jacques.

       – Oh ! Je n’y pense même pas ! Nous avons Jésus avec nous ! Autrefois, je n’étais pas tranquille, mais depuis qu’il a apaisé le lac… Allons, allons avec le Maître à Sidon. Il y a peut-être du bien à y faire, dit André.

       – Alors nous irons là-bas. Tu te procureras les barques pour demain. Fais-toi donner la bourse par Judas. »

       250.3 Apôtres et disciples sont mêlés. Il n’est pas nécessaire de dire quelle fête c’est pour un grand nombre, ceux qui sont bien connus de Jésus. Ils reviennent sur leurs pas, prennent la direction de la ville et en font le tour jusqu’à atteindre la pointe extrême de la baie, qui s’allonge dans la mer comme un bras recourbé. Là, quelques cabanes, disséminées sur la petite côte couverte de graviers, représentent l’endroit le plus misérable de la ville, le plus dépeuplé ; il n’est d’ailleurs habité qu’occasionnellement. Les maisonnettes sont des cubes aux murs effrités par les embruns et par la vétusté. Toutes sont fermées et, quand les disciples les ouvrent, elles font voir leur misère enfumée et leur équipement vraiment réduit au strict minimum.

       « Voilà, elles sont très commodes et propres à défaut de beauté, dit Isaac qui en fait les honneurs.

       – Belles non, les pauvres. La Belle Eau était un palais en comparaison. Et il y en avait qui se plaignaient…, bougonne Pierre.

       – Mais, pour nous, c’est une chance.

       – Bien sûr, bien sûr ! L’important c’est d’avoir un toit et de s’aimer. Ah ! Regarde, voilà notre Jean ! Comment vas-tu ? Où étais-tu ? »

       Mais Jean d’En-Dor, tout en souriant à Pierre, court vénérer Jésus qui le salue avec de très bonnes paroles.

       « Je ne l’ai pas fait venir parce qu’il n’était pas très bien… Je préfère qu’il reste ici. Il sait si bien y faire avec les gens de la ville et avec ceux qui demandent des renseignements sur le Messie… » dit Isaac.

       Effectivement, l’homme d’En-Dor est beaucoup plus maigre qu’auparavant, mais son visage est serein. La maigreur ennoblit ses traits et fait penser à quelqu’un qui est déjà touché par le double martyre de la chair et de l’esprit.

       Jésus l’examine et lui demande :

       « Es-tu malade, Jean ?

       – Pas plus qu’avant de te voir. Cela vaut pour la chair, mais pour ce qui est de l’âme, si je me juge bien, je suis en train de me guérir de mes blessures personnelles. »

       Jésus regarde encore ses yeux apaisés et son front creusé aux tempes et n’ajoute rien. Mais il lui pose une main sur l’épaule et entre avec lui dans une maisonnette où l’on a apporté des bas­sines d’eau de mer pour rafraîchir les pieds fatigués et des brocs d’eau fraîche pour la soif, pendant qu’au-dehors on prépare le repas sur une table rudimentaire ombragée par un semblant de tonnelle de plantes grimpantes.

       C’est un beau spectacle, pendant que la nuit tombe et que la mer murmure les prières du soir par le bruit léger du ressac sur la petite plage caillouteuse, de voir le dîner de Jésus avec les femmes et les apôtres assis à une table grossière alors que les autres, assis par terre ou sur des sièges, ou encore sur des paniers renversés, font cercle autour de la table principale.

       Le repas est vite terminé et la table encore plus vite desservie, car il y avait peu de vaisselle, et seulement pour les hôtes les plus importants. La mer a pris une teinte noir indigo dans la nuit encore sans lune, et toute sa majesté se dévoile à cette heure empreinte d’une tristesse solennelle particulière aux rivages marins.

       250.4 Grande silhouette blanche parmi des ombres de plus en plus obscures, Jésus se lève de table et s’avance au milieu de la petite foule des disciples, tandis que les femmes se retirent. Isaac et un autre allument de petits feux sur la grève pour éclairer et pour éloigner les nuées de moustiques qui viennent sans doute de marécages tout proches.

       « Que la paix soit avec vous tous.

       La miséricorde de Dieu nous réunit en avance sur le temps fixé en donnant à nos cœurs une joie réciproque. Je les ai tous scrutés, ces cœurs, vos cœurs moralement bons, comme le montre votre présence ici, vous qui êtes en attente de moi, en formation auprès de moi, quoique encore imparfaits spirituellement, comme le prouvent certaines de vos réactions. Elles manifestent comment le vieil homme d’Israël avec ses idées et ses préjugés persiste encore en vous : et l’homme nouveau n’est pas encore sorti de lui, tel le papillon de la chrysalide, cet homme du Christ qui possède une mentalité ample, lumineuse, miséricordieuse et une encore plus vaste charité. Mais ne soyez pas mortifiés si je vous ai scrutés et si j’ai lu tous vos secrets. Un maître doit connaître ses élèves pour pouvoir corriger leurs défauts et, croyez-moi, s’il est un bon maître, il n’est pas dégoûté par ceux qui ont le plus de défauts : bien au contraire, il se penche sur eux pour les rendre meilleurs. Vous, vous savez que je suis un bon Maître.

       Maintenant, passons ensemble en revue ces réactions et ces préjugés, venons-en à considérer ensemble le motif pour lequel nous sommes ici et, en raison de la joie que cette réunion nous donne, sachons bénir le Seigneur qui, d’un bien particulier, tire toujours un bien collectif.

       250.5 J’ai entendu de votre bouche votre admiration pour Jean d’En-Dor, admiration d’autant plus grande qu’il se reconnaît pécheur converti ; c’est son ancienne manière d’être et la nouvelle qu’il prend comme base de prédication pour ceux qu’il veut amener à moi. C’est vrai, c’était un pécheur. C’est aujourd’hui un disciple. Beaucoup d’entre vous sont désormais venus au Messie grâce à lui. Vous voyez donc que c’est précisément par ces moyens – que le vieil homme d’Israël mépriserait –, que Dieu crée le nouveau peuple de Dieu.

       Maintenant, je vous prie de vous abstenir de porter un jugement, qui ne serait pas sain, sur une sœur dont le vieil Israël ne comprend pas qu’elle soit mon disciple. J’ai enjoint aux femmes d’aller se reposer, mais ce n’était pas tant par désir de leur procurer du repos que pour avoir la possibilité de vous donner, à vous, une sainte appréciation d’une conversion et pour vous empêcher de commettre un péché contre l’amour et la justice. C’est la raison pour laquelle je leur ai donné cet ordre, qui n’a pas manqué d’attrister les femmes disciples.

       Marie de Magdala, la grande pécheresse d’Israël, celle qui n’avait aucune excuse à son péché, est revenue au Seigneur. Et de qui attendra-t-elle fidélité et miséricorde sinon de Dieu et des serviteurs de Dieu ? Israël tout entier, et avec lui les étrangers qui se trouvent parmi nous, ceux qui la connaissent bien et qui la jugent sévèrement maintenant qu’elle n’est plus leur complice de débauche, critiquent cette résurrection et la tournent en dérision.

       Résurrection : c’est le mot le plus exact. Ressusciter un corps n’est pas le plus grand des miracles, c’est un miracle toujours relatif puisqu’il est destiné à être un jour effacé par la mort. Je n’accorde pas l’immortalité à celui dont je ressuscite la chair, mais je donne l’éternité à celui dont l’âme est ressuscitée. Et alors qu’une personne morte dans sa chair n’unit pas sa volonté de ressusciter à la mienne, et par conséquent n’a en cela aucun mérite, celui dont l’âme ressuscite y engage sa volonté ; elle est même la première à être présente. Son mérite pour sa résurrection n’est donc pas inexistant.

       Je ne vous dis pas cela pour me justifier. C’est à Dieu seul que je dois rendre compte de mes actes. Mais vous êtes mes disciples. Mes disciples doivent être d’autres Jésus. Il ne doit y avoir en eux aucune ignorance et aucune de ces fautes invétérées à cause desquelles beaucoup de gens ne sont unis à Dieu que de nom.

       250.6 Tout peut produire de bonnes actions, même ce qui paraît en être le moins capable. Quand une matière se présente à la volonté de Dieu, fût-elle la plus inerte, la plus froide, la plus dégoûtante, elle peut devenir mouvement, flamme, beauté pure.

       Je vous présente une comparaison tirée du livre des Macchabées.

       Quand Néhémie fut renvoyé par le roi de Perse à Jérusalem, on voulut offrir des sacrifices sur l’autel purifié du Temple reconstruit. Néhémie se rappela comment, au moment où ils allaient être faits prisonniers par les Perses, les prêtres préposés au culte de Dieu prirent le feu de l’autel et le cachèrent dans un endroit secret, au fond d’une vallée, dans un puits profond et sec, et le firent si bien et si secrètement qu’eux seuls savaient où était le feu sacré. Néhémie s’en souvenait. C’est pourquoi il envoya les descendants de ces prêtres au lieu où l’on avait porté le feu y prendre le feu sacré pour allumer le feu du sacrifice – en effet les prêtres l’avaient dit à leurs fils et ceux-ci à leurs fils, de sorte que le secret s’était transmis de père en fils –.

       Mais, une fois descendus dans le puits secret, les petits-fils n’y trouvèrent pas de feu, mais une eau épaisse, une vase putride, fétide, pesante, le résidu de tous les égouts encombrés de Jérusalem en ruines. Ils en firent part à Néhémie, mais celui-ci leur enjoignit de prendre de cette boue et de la lui apporter. Il fit placer le bois sur l’autel et sur le bois les sacrifices, puis il aspergea le tout abondamment de façon que tout soit mouillé par l’eau vaseuse. Le peuple étonné et les prêtres scandalisés regardaient et firent cela avec respect uniquement parce que c’était Néhémie qui l’ordonnait. Mais quelle tristesse dans les cœurs ! Quelle méfiance ! Tout comme il y avait des nuages dans le ciel pour rendre le jour maussade, il y avait du doute dans les cœurs pour rendre les hommes mélancoliques.

       Mais le soleil dispersa les nuages et ses rayons descendirent sur l’autel ; le bois arrosé d’eau fangeuse s’alluma et produisit un grand feu, qui consuma tout d’un coup le sacrifice pendant que les prêtres récitaient les prières composées par Néhémie et les plus belles hymnes d’Israël jusqu’à ce que tout le sacrifice soit brûlé. Et, pour persuader les foules que Dieu peut aussi faire des prodiges avec les matériaux les moins convenables, mais employés avec une intention droite, Néhémie fit répandre le reste de l’eau sur de grandes pierres. Les pierres arrosées s’enflammèrent et se consumèrent dans la grande lumière qui venait de l’autel.

       250.7 Toute âme est un feu sacré placé par Dieu sur l’autel du cœur pour servir à consumer le sacrifice de la vie par amour pour son Créateur. Toute vie est un holocauste, si on la dépense bien, toute journée est un sacrifice qu’il faut consumer par la sainteté.

       Mais viennent les pillards, ceux qui accablent l’homme et l’âme de l’homme. Le feu s’enfonce dans le puits profond. Ce n’est pas par quelque sainte nécessité, mais par sottise néfaste. Et là, submergé par les égouts de tous les cloaques des vices, il devient une boue putride et lourde jusqu’à ce qu’un prêtre descende dans ces profondeurs et ramène cette boue à la lumière du soleil en la plaçant sur l’holocauste de son propre sacrifice. Car, sachez-le, l’héroïsme de celui qui doit être converti ne suffit pas, il en faut aussi chez celui qui convertit. C’est même ce dernier qui doit précéder l’autre car les âmes ne se sauvent que grâce à notre sacrifice. Car c’est ainsi qu’on arrive à obtenir que la boue se change en flamme et que Dieu juge parfait et agréable à sa sainteté le sacrifice qui se consume.

       Or il ne suffit pas, pour persuader le monde, qu’une fange qui s’est repentie soit encore plus ardente qu’un feu ordinaire, même si c’est un feu consacré – ce feu ordinaire ne servant qu’à brû­ler le bois et les victimes, matières qui conviennent à la combustion – : mais voilà que cette fange repentie devient puissante au point d’allumer et de brûler mêmes les pierres, qui sont incombustibles.

       Et vous ne vous demandez pas de qui cette fange tient cette propriété ? Vous ne le savez pas ? Moi, je vous le dis : c’est que dans l’ardeur du repentir, elle se fond avec Dieu, flamme avec flamme ; flamme qui monte, flamme qui descend ; flamme qui s’offre par amour, flamme qui se donne par amour ; étreinte de deux êtres qui s’aiment, se retrouvent, s’unissent en ne faisant qu’un. Or comme la flamme la plus grande est celle de Dieu, elle déborde, surabonde, pénètre, absorbe, et la flamme de la fange repentie n’est plus la flamme relative d’une chose créée, mais la flamme infinie de l’Incréé : du Très-Haut, du Très-Puissant, de l’Infini, de Dieu.

       Tels sont les grands pécheurs vraiment convertis, totalement convertis, qui se sont généreusement livrés à la conversion sans rien retenir du passé, brûlant d’abord la partie la plus pesante d’eux-mêmes, par la flamme qui s’élève de leur fange, qui sont allés à la rencontre de la grâce et ont été touchés par elle.

       En vérité, en vérité je vous dis qu’en Israël beaucoup de pierres seront pénétrées par le feu de Dieu pour ces fournaises ardentes qui brûleront toujours plus, jusqu’à consumer la nature humaine et qui continueront de brûler les pierres, les tiédeurs, les incertitudes, les timidités de la terre, du haut de leur trône au Ciel, en vrais miroirs ardents surnaturels qui rassemblent les Lu­mières unes et trines pour les faire converger sur l’humanité et l’enflammer de Dieu.

       250.8 Je vous répète que je n’avais pas besoin de justifier mes actes, mais j’ai voulu vous faire entrer dans ma pensée afin qu’elle devienne vôtre, pour aujourd’hui et pour d’autres cas semblables à l’avenir quand je ne serai pas avec vous.

       Qu’une pensée dévoyée, une suspicion pharisaïque de contaminer Dieu en lui adressant un pécheur repenti ne vous retienne jamais d’accomplir cette œuvre qui est le parfait couronnement de la mission à laquelle je vous destine. Gardez toujours à l’esprit que je ne suis pas venu sauver les saints mais les pécheurs. Et imitez-moi, car le disciple n’est pas au-dessus de son Maître. Or, moi, je ne répugne pas à prendre par la main les rebuts de la terre qui éprouvent le besoin du Ciel – qui l’éprouvent enfin –, pour les amener à Dieu avec une grande joie, car c’est là ma mission, et toute conquête est une justification de mon Incarnation qui mortifie l’Infini. Par conséquent, n’ayez pas de répugnance à en faire autant vous aussi, ô hommes bornés qui avez tous, plus ou moins, connu l’imperfection, puisque vous êtes faits de la même nature que vos frères pécheurs, hommes que je choisis comme sauveurs pour que mon œuvre soit continuée dans les siècles des siècles de la terre, comme si je continuais à y vivre, dans une existence séculaire.

       Et il en sera ainsi, car l’union de mes prêtres sera comme la partie vitale du grand corps de mon Eglise, dont je serai l’Esprit animateur ; autour de cette partie vitale se regrouperont toutes les infinies particules des croyants pour former un corps unique qui tirera son nom de mon Nom. Mais si la vitalité manquait dans le groupe sacerdotal, est-ce que ces particules en nombre infini pourraient avoir la vie ? En vérité, grâce à ma présence dans ce corps, je pourrais transmettre ma vie jusque dans les particules les plus éloignées, en laissant de côté les citernes et les canalisations obstruées et inutiles, qui se refusent à leur service. En effet, la pluie descend là où elle veut et les particules bonnes, capables par elles-mêmes de vouloir la vie, partageraient également ma vie. Mais que serait alors le christianisme ? Une proximité d’âmes voisines et pourtant séparées par des canalisations et des citernes qui ne seraient plus un lien qui unit en distribuant à chaque particule le sang vital venu d’un centre unique. Mais il y aurait des murs et des fossés de séparation à travers lesquels les particules se regarderaient avec une hostilité bien humaine, dans une surnaturelle affliction, en se disant dans leur esprit : “ Et pourtant nous étions sœurs, et nous nous sentons encore telles malgré notre division ! ” Une proximité, non pas une fusion, pas un organisme. Et c’est avec douleur que mon amour resplendirait sur cette ruine…

       Allons plus loin : ne pensez pas que cela s’applique seulement aux schismes religieux. Non, cela s’applique aussi à toutes les âmes qui restent seules parce que les prêtres refusent de les soutenir, de s’en occuper, de les aimer, en contrevenant à leur mission qui est de dire et de faire ce que je dis et ce que je fais, à savoir : “ Venez à moi, tous, et moi je vous conduirai à Dieu. ”

       250.9 Allez en paix maintenant, et que Dieu soit avec vous. »

       Les gens se séparent lentement, chacun gagnant la cabane qui doit l’abriter.

       Jean d’En-Dor se lève aussi. Il n’a pas cessé de prendre des notes pendant que Jésus parlait, se faisant rôtir par le feu pour avoir la possibilité de voir ce qu’il écrivait. Mais Jésus l’arrête et lui dit :

       « Reste un peu avec ton Maître. »

       Et il le garde auprès de lui jusqu’à ce que tous soient partis.

       « Marchons jusqu’à ce rocher qui se trouve au bord de l’eau. La lune est de plus en plus haute et l’on voit le chemin. »

       Jean acquiesce sans rien dire.

       Ils s’éloignent à environ deux cents mètres des habitations et s’assoient sur un gros rocher. Je ne sais pas s’il s’agit des restes d’un môle, ou du prolongement d’un écueil qui plonge dans la mer, ou encore de ruines d’une cabane à demi engloutie par les eaux, peut-être une avancée de la côte qui s’est produite au cours des siècles. Je sais que, s’il est possible d’y monter de la petite plage en posant le pied sur des creux et des saillies qui forment des marches, du côté de la mer la paroi descend pour ainsi dire à pic et plonge dans l’eau glauque. Maintenant, d’ailleurs, la marée l’entoure à moitié de vagues qui bouillonnent et frappent légèrement cet obstacle, se retirent en faisant le bruit d’une énorme aspiration puis se taisent un moment pour revenir encore avec un mouvement et un bruit régulier fait de gifles, de clapotis et de silences, comme une musique syncopée.

       Ils s’assoient précisément en haut de ce bloc frappé par la mer. La lune trace une voie argentée sur les eaux et donne une teinte bleu sombreà cette mer qui, avant son lever, n’était qu’une vague étendue noirâtre dans le noir de la nuit.

       250.10 « Jean, tu ne dis pas à ton Maître la raison pour laquelle ton corps souffre ?

       – Tu la connais, Seigneur. Mais ne dis pas : “ souffre ”. Dis plutôt : “ se consume ”. C’est plus exact, et tu le sais. Tu sais aussi qu’il se consume avec joie. Merci, Seigneur. Je me suis reconnu, moi aussi, dans la fange qui devient flamme, mais moi, je n’aurai pas le temps d’allumer les pierres. Mon Seigneur, je vais bientôt mourir. J’ai trop souffert de la haine du monde, et je jubile trop de l’amour de Dieu. Mais je ne regrette pas la vie. Ici, je pourrais encore pécher, manquer à la mission à laquelle tu nous destines. Par deux fois déjà, j’ai manqué dans ma vie : à ma mission d’enseignant, car je devais savoir y trouver de quoi me former moi-même et je ne me suis pas formé ; à ma mission de mari, car je n’ai pas su former ma femme. C’était logique. Je n’avais pas su me former moi-même et je n’ai pu savoir la former. Je pourrais manquer aussi à la mission de disciple. Or je ne veux pas te manquer, à toi. Que soit donc bénie la mort si elle me conduit là où l’on ne peut plus pécher ! Mais si je n’ai pas le sort de disciple enseignant, j’aurai celui de disciple victime, et ce sera celui qui ressemble le plus à ton sort. Tu l’as dit ce soir : “ En se brûlant soi-même en premier. ”

       – Jean, est-ce un sort que tu subis ou une offrande que tu fais ?

       – Une offrande que je fais, si Dieu ne dédaigne pas la fange qui est devenue feu.

       – Jean, tu fais beaucoup de pénitences.

       – Les saints aussi, et toi le premier. Il est juste que celui qui a tant à payer en fasse aussi. Mais peut-être trouves-tu que les miennes ne sont pas agréables à Dieu ? Tu me les interdis ?

       – Moi, je ne mets jamais d’obstacle aux bonnes aspirations de l’âme pleine d’amour. Je suis venu prêcher par les faits que dans la souffrance se trouve l’expiation, et dans la douleur la rédemption. Je ne puis me contredire.

       – Merci, Seigneur. Ce sera ma mission.

       250.11 – Qu’écrivais-tu, Jean ?

       – Ah, Maître ! Parfois le vieux Félix réapparaît encore avec ses habitudes d’enseignant. Je pense à Marziam. Lui, il a toute une vie pour te prêcher et, vu son âge, il n’assiste pas à tes prédications. J’ai pensé à noter certains enseignements que tu nous a donnés et que l’enfant n’a pas entendus parce qu’il était occupé à ses jeux, ou au loin avec l’un de nous. Dans tes paroles, même les plus petites, il y a tant de sagesse ! Tes conversations familières sont déjà un enseignement, et justement sur les choses de chaque jour, de chaque homme, sur ces petits détails qui, au fond, sont les grandes choses de la vie car leur ensemble forme une somme importante qui exige patience, constance, résignation pour être accomplies avec sainteté. Il est plus facile d’accomplir un grand et unique acte d’héroïsme que des milliers de petites choses qui exigent une constante application de la vertu. Pourtant, on n’arrive pas à faire cet acte important, soit dans le mal soit dans le bien – je le sais pour le mal –, si l’on n’accumule pas longuement de petits actes, en apparence insignifiants. J’ai commencé à tuer lorsque, las des frivolités de ma femme, je l’ai pour la première fois regardée avec mépris. C’est pour Marziam que j’ai noté tes petites explications.

       Et, ce soir, j’ai désiré noter ton grand enseignement. Je laisserai mon travail à l’enfant pour qu’il se souvienne de moi, le vieux maître, et pour qu’il ait aussi ces enseignements qu’il n’aurait pas sinon. Son splendide trésor. Tes paroles. Me le permets-tu ?

       – Oui, Jean. Mais sois en paix sur tout, comme cette mer. Vois-tu ? Pour toi ce serait trop accablant de subir l’ardeur du soleil, et la vie apostolique est vraiment une ardeur. Tu as tant lutté dans ta vie ! Maintenant, Dieu t’appelle à lui sous ce paisible clair de lune qui apaise et purifie toutes choses. Marche dans la douceur de Dieu. Je te le dis : Dieu est content de toi. »

       Jean d’En-Dor prend la main de Jésus, la baise et murmure :

       « Et pourtant il aurait été beau aussi de dire au monde : “ Viens à Jésus ! ”

       – Tu le diras du paradis. Toi aussi, tu seras un miroir ardent. Allons, Jean, je voudrais lire ce que tu as écrit.

       – Voici le rouleau, Seigneur. Et, demain, je te donnerai l’autre sur lequel j’ai noté tes autres paroles. »

       Ils descendent de leur écueil et, dans la blancheur resplendissante du clair de lune qui a changé en argent les cailloux de la rive, ils reviennent aux habitations. Ils se saluent, Jean en s’agenouillant, Jésus en le bénissant de la main qu’il lui pose sur la tête en lui donnant sa paix.

Que vous propose Jésus aujourd’hui ?
Pour le savoir inscrivez vous à la Newsletter Jésus Aujourd’hui