Une initative de
Marie de Nazareth

Le péché originel expliqué par une parabole

samedi 5 janvier 30
Ephraïm

Vision de Maria Valtorta

       554.1 « Levez-vous, nous irons le long du torrent. Comme des Hébreux hors de leur patrie et là où il n’y a pas de synagogues, nous allons célébrer le sabbat entre nous. Venez, mes enfants… ”, dit Jésus aux apôtres, oisifs dans le jardin de la maison ; et il tend la main vers les trois pauvres gamins qui se sont groupés dans un coin.

       Ils accourent, laissant apparaître une joie timide sur leur petit visage précocement pensif d’enfants qui ont connu des drames trop lourds pour eux, et les deux aînés glissent leur petite main dans celles de Jésus. Mais le plus petit veut être pris dans les bras, et Jésus le contente en disant au plus grand :

       « Tu vas rester à côté de moi et tu tiendras mon vêtement comme hier. Mais Isaac est trop fatigué et trop petit pour marcher tout seul… »

       Le bambin boit le sourire de Jésus et accepte, se contentant de marcher près de Jésus comme un petit homme.

       « Donne-moi le petit, Maître. Tu dois ressentir encore ta fatigue d’hier, et Ruben souffre de ne pas te donner la main… » dit Barthélemy,

       Il s’apprête à saisir le petit garçon, mais celui-ci s’agrippe au cou de Jésus.

       « Il est têtu comme tous ceux de sa race ! fulmine Judas.

       – Non : il a peur. Tu ne comprends rien aux enfants ! Ils sont ainsi. Quand ils sont affligés ou effrayés, ils cherchent un refuge auprès du premier qui leur a souri et qui les a réconfortés » réplique Barthélemy.

       Et, puisqu’il ne peut prendre dans ses bras le plus petit, il donne la main au plus grand, après lui avoir caressé les cheveux et souri paternellement.

       554.2 Une fois sortis de la maison — où il ne reste que la femme —, ils vont de l’autre côté du village en suivant le torrent. Qu’elles sont belles, ses berges couvertes d’herbe nouvelle et constellées de fleurs des prés ! L’eau est limpide et gazouille entre les rochers ; bien qu’elle soit peu abondante, elle fait entendre des notes de harpe et clapote en se brisant contre les plus gros cailloux épars sur le fond sableux, ou en s’insinuant entre les échancrures de quelque minuscule îlot couvert de roseaux. Près de la rive, les oiseaux s’envolent des arbres avec des trilles joyeux, se posent sur une branche en plein soleil en chantant leurs premières chansons printanières, ou descendent, gracieux et vifs, pour chercher des insectes et des vers dans le sol, ou pour boire près des berges. Deux tourterelles sauvages prennent leur bain dans une anse de la rive et se becquettent en roucoulant, puis s’envolent en emportant dans leurs becs un flocon de laine laissé par quelque brebis sur une branche d’aubépine qui fleurit au sommet.

       « Elles font cela pour construire leur nid, dit le plus grand des enfants. Elles ont sûrement des tourtereaux… »

       Il baisse la tête, bas, très bas, et après avoir esquissé un léger sourire aux premières mots, il pleure sans bruit en essuyant ses yeux de sa main.

       Avec son bon cœur de père de famille, Barthélemy le prend dans ses bras, comprenant quelle blessure ont pu provoquer les deux tourterelles en s’occupant de leur nid, et il soupire. Le petit garçon pleure sur son épaule et le deuxième, voyant ces larmes, se met à pleurer à son tour, imité par le troisième qui appelle son père de sa voix grêle d’enfant qui commence à parler.

       Judas s’en mêle :

       « Aujourd’hui, ce sera cela, notre prière du sabbat ! Tu aurais pu les laisser à la maison ! Une femme est plus indiquée que nous dans ces cas-là, et…

       – Mais elle ne fait que pleurer, elle aussi ! D’ailleurs, j’ai moi-même envie d’en faire autant… Car ce sont des drames… qui font trop de peine… lui répond Pierre, en prenant dans ses bras le deuxième enfant.

       – Oui, ce sont des choses qui font pleurer, c’est vrai. Et Marie, femme de Jacob, cette pauvre vieille femme affligée, n’est pas très capable de consoler… confirme Simon le Zélote.

       – Il ne semble pas que, nous non plus, nous y parvenions vraiment. 554.3 Le seul qui pouvait les consoler, c’était le Maître, et il ne l’a pas fait.

       – Il ne l’a pas fait ? Et que devait-il faire de plus ? Il a convaincu les voleurs. Il a parcouru plusieurs milles avec les enfants dans les bras, il s’est occupé d’avertir leur parenté…

       – Tout cela est secondaire. Lui, qui est Celui qui commande même à la mort, pouvait, ou plutôt devait descendre au bercail et ressusciter le berger. Il l’a bien fait pour Lazare qui n’était utile à personne ! Ici, il s’agit d’un père, qui plus est veuf, et d’enfants qui restent seuls… Cette résurrection s’imposait. Je ne te comprends pas, Maître…

       – Et nous, nous ne te comprenons pas, toi qui te montres si irrespectueux…

       – Paix, paix ! Judas ne comprend pas. Il n’est pas le seul à ne pas comprendre les raisons de Dieu, et les conséquences du péché. Toi aussi, Simon-Pierre, tu ne vois pas pourquoi les innocents doivent souffrir. Ne jugez donc pas Judas s’il ne comprend pas pourquoi l’homme n’est pas ressuscité. Si Judas réfléchissait, lui qui me reproche toujours de partir seul et au loin, il comprendrait que je ne pouvais aller si loin… En effet, le bercail se trouvait dans la plaine de Jéricho, mais au-delà de la ville, vers le gué. Qu’auriez-vous dit si je m’étais absenté pendant trois jours au moins ?

       – Tu pouvais commander par ton esprit au mort de ressusciter.

       – Es-tu plus exigeant que les pharisiens et les scribes, qui ont voulu avoir la preuve d’un mort déjà décomposé pour pouvoir dire que je ressuscite réellement les morts ?

       – Mais eux le voulaient parce qu’ils te haïssent. Moi, je le voudrais parce que je t’aime et que je voudrais te voir écraser tous tes ennemis.

       – Ton vieux sentiment et ton amour désordonné… Tu n’as pas su déraciner de ton cœur les vieux arbres pour les remplacer par de jeunes plants ; et les vieux, développés par la Lumière de laquelle tu t’es approché, sont devenus encore plus robustes. Ton erreur est celle de beaucoup de gens, présents et à venir, celle des hommes qui, malgré les secours de Dieu, ne changent pas parce qu’ils ne répondent pas par une volonté héroïque aux secours de Dieu.

       – Est-ce que, par hasard, les autres disciples ont détruit les vieux arbres ?

       – Ils les ont au moins beaucoup taillés et greffés. Toi, tu ne l’as pas fait. Tu n’as même pas regardé avec attention s’ils méritaient une greffe, la taille, ou s’il fallait les enlever. Tu es un jardinier imprévoyant, Judas.

       – Seulement pour mon âme cependant, car pour les jardins je sais m’y prendre.

       – Tu sais t’y prendre, oui. Pour tout ce qui concerne la terre, tu t’y connais. Je voudrais te voir les mêmes capacités pour les réalités du Ciel.

       – Mais ta lumière devrait faire d’elle-même toutes sortes de prodiges en nous ! N’est-elle pas bonne, peut-être ? Si elle fertilise le mal et lui donne de la force, alors elle n’est pas bonne, et c’est sa faute si nous ne devenons pas bons.

       – Parle pour toi, mon ami. Moi, je ne trouve pas que le Maître ait renforcé mes tendances mauvaises, rétorque Thomas.

       – Moi non plus.

       – Ni moi, renchérissent André et Jacques, fils de Zébédée.

       – Pour moi, bien au contraire, sa puissance m’a délivré du mal et m’a refait à neuf. Pourquoi parles-tu ainsi ? Est-ce que tu réfléchis avant d’ouvrir la bouche ? » demande Matthieu.

       554.4 Pierre est sur le point de s’exprimer, mais il préfère s’éloigner, et il se met à marcher vivement avec l’enfant à son cou, en imitant le balancement d’une barque pour le faire rire. En passant, il prend Jude par un bras et lui crie :

       « Allons là-bas, dans cette île ! Elle est remplie de fleurs comme une corbeille. Venez, Nathanaël, Philippe, Simon, Jean… Un bon saut, et on y est. Le torrent, ainsi divisé, ne forme plus que deux ruisseaux de chaque côté de l’île… »

       Et il bondit le premier en posant le pied sur un affleurement de sable large de quelques mètres, couvert d’herbe comme une prairie, tapissé des premières fleurs, au milieu desquelles se trouve un seul peuplier grand et élancé dont la cime ondule à une brise légère. Les apôtres qu’il a appelés le rejoignent lentement, suivis par ceux qui se trouvaient plus près de Jésus, mais ce dernier reste en arrière pour parler avec Judas.

       « Mais il n’a pas encore fini, celui-là ? demande Pierre à son frère.

       – Le Maître est en train de travailler son cœur, répond André.

       – Eh ! il serait plus facile de faire pousser des figues sur cet arbre que de faire naître la justice dans le cœur de Judas.

       – Et dans son cerveau, renchérit Matthieu.

       – Il est horripilant parce qu’il veut toujours paraître le plus malin et avoir le dernier mot, dit Jude.

       – Il souffre parce qu’il n’a pas été choisi pour évangéliser. Moi, je le sais, explique Jean.

       – Pour ma part… S’il veut prendre ma place… Je ne tiens pas vraiment à y aller ! s’exclame Pierre.

       – Aucun de nous n’y tient, mais lui, si. D’un autre côté, mon Frère ne veut pas l’envoyer. Ce matin, je lui en ai parlé, car j’avais compris d’où venait la mauvaise humeur de Judas. Mais Jésus m’a répondu : “ C’est justement parce qu’il a le cœur si malade que je le garde près de moi. Ce sont ceux qui souffrent et qui sont faibles, qui ont besoin d’un médecin et de quelqu’un pour les soutenir. ”

       – Oui !… C’est bien !… 554.5 Venez, mes enfants ! Prenons ces beaux roseaux pour en faire des petits bateaux. Voyez comme ils sont beaux ! Et, mettons ces fleurs à l’intérieur, en guise de pêcheurs. Regardez si elles ne ressemblent pas à des têtes, avec un chapeau blanc et rouge… Ici, nous allons faire le port, et là, les maisons des pêcheurs… Maintenant, nous allons attacher les barques avec ces grands joncs, et vous pourrez les faire se déplacer sur l’eau, comme ça… Et puis vous les tirez sur la rive après la pêche… Vous pouvez aussi faire le tour de l’île… attention aux rochers, hein !… »

       Pierre est admirable de patience. Il a travaillé avec son couteau des morceaux de roseaux, en les taillant d’un nœud à l’autre et en les découvrant d’un côté pour transformer les roseaux en petites barques, il a mis pour servir de pêcheurs des pâquerettes encore en bouton, il a creusé dans le sable un port lilliputien et fabriqué des maisons avec le sable humide. Une fois atteint son but d’amuser les enfants, il s’assied, manifestement satisfait, en murmurant :

       « Pauvres gosses !… »

       Jésus pose le pied sur l’île au moment même où les deux bambins commencent leur jeu, et il les caresse en déposant à terre le plus petit, qui s’associe au jeu de ses frères.

       « Je suis à vous. Et maintenant parlons de Dieu, car parler de Dieu et parler à Dieu c’est se préparer à la mission. Et après avoir prié, c’est-à-dire parlé à Dieu, nous parlerons de Dieu, qui est présent en toutes choses, afin d’enseigner ce qui est bon. Allons, levez-vous et prions »

       Et il entonne des psaumes en hébreu, auxquels s’associent les apôtres.

       En entendant chanter ces hommes, les enfants, qui s’étaient éloignés avec leurs petits bateaux, suspendent leur babillage et leurs jeux, et s’approchent. Ils écoutent avec attention, les yeux fixés sur Jésus qui, pour eux, est tout ; puis, avec l’esprit d’imitation de cet âge, ils prennent la même pose que ceux qui prient et essaient de suivre le chant en fredonnant l’air, car ils ne connaissent pas les paroles des psaumes. Jésus baisse les yeux vers eux, et il les regarde avec un sourire qui encourage le chant des petites voix innocentes. Se sentant approuvés, ils reprennent courage…

       Le chant des psaumes s’achève. 554.6 Jésus s’assied sur l’herbe et prend la parole:

       « Quand les rois d’Israël, celui de Joram et celui de Juda, se réunirent pour combattre le roi de Moab, ils s’adressèrent au prophète Elisée pour lui demander conseil. Celui-ci répondit à l’envoyé du roi : “ Si je n’avais pas de respect pour Josaphat, roi de Juda, je ne t’aurais même pas regardé. Mais maintenant, amenez-moi un joueur de harpe. ” Et pendant que le harpiste jouait, Dieu parla à son prophète pour ordonner de faire creuser plusieurs fossés dans le torrent à sec, afin qu’il s’emplisse d’eau pour les hommes et les bêtes. Et, à l’heure du sacrifice du matin, le torrent, sans qu’il y eût du vent ou de la pluie, s’emplit comme le Seigneur l’avait dit. Quelles sont selon vous les leçons de cet épisode ? Parlez ! »

       Les apôtres se consultent. Les uns pensent :

       « Dieu ne parle pas quand le cœur est troublé. Elisée veut calmer l’indignation qui lui vient de se trouver en face du roi d’Israël, pour pouvoir entendre Dieu. »

       D’autres disent:

       « C’est une leçon de justice. Elisée, pour ne pas punir le roi de Juda innocent, sauve même le coupable. »

       D’autres encore :

       « C’est une leçon d’obéissance et de foi. Ils ont creusé les fossés pour obéir à un commandement stupide en apparence, et ils ont attendu l’eau avec foi, bien que le ciel soit serein et sans vent.

       – Vous avez bien répondu, mais pas complètement. Quand le cœur est troublé, Dieu ne parle pas. C’est vrai. Mais il n’est pas besoin de harpe pour calmer le cœur. Il suffit d’avoir la charité, cette harpe spirituelle qui donne des notes de paradis. Quand une âme vit dans la charité, elle a le cœur calme, elle entend la voix de Dieu et la comprend. ”

       – Alors Elisée n’avait pas la charité puisqu’il était troublé.

       – Elisée appartenait au temps de la Justice. Il faut savoir transporter au temps de la Charité les épisodes anciens et les voir, non pas à la lumière des foudres, mais à celle des astres. Vous appartenez au temps nouveau. Pourquoi donc êtes-vous si souvent plus irascibles et plus troublés que les hommes des temps anciens ? Dépouillez-vous du passé. Je le répète, même si cela ne plaît pas à Judas de l’entendre encore une fois : déracinez, taillez, greffez, plantez de nouveaux arbres. Renouvelez-vous, creusez les fossés de l’humilité, de l’obéissance, de la foi. Ces rois surent le faire or, à deux contre un, ils n’étaient pas de Juda, et n’entendirent pas Dieu mais le prophète de Dieu leur répéter les volontés du Très-Haut. Ils seraient morts de soif par suite du manque d’eau s’ils n’avaient pas su obéir. Mais ils obéirent, et l’eau remplit les fossés qu’ils avaient creusés, de sorte que, non seulement ils échappèrent à la soif, mais ils vainquirent leurs ennemis. Je suis l’Eau de la vie. Creusez des fossés dans vos cœurs pour pouvoir me recevoir.

       554.7 Et maintenant, écoutez : je ne fais pas de longs discours. Je vous livre des pensées pour que vous les méditiez. Vous serez toujours comme ces enfants, et même moins qu’eux, car eux sont innocents alors que vous ne l’êtes pas, si bien que la lumière spirituelle est plus trouble en vous si vous ne vous habituez pas à méditer. Vous écoutez toujours, mais ne retenez jamais, car votre intelligence est en sommeil au lieu d’être active. Réfléchissez donc : quand la Sunamite perdit son fils, elle voulut aller trouver le prophète bien que son mari lui dise que ce n’était pas le premier du mois et que ce n’était pas le sabbat. Mais elle savait qu’elle devait s’y rendre, car certaines démarches ne souffrent pas de retard. Et parce qu’elle sut avoir cette bonne intelligence spirituelle, son fils ressuscita. Qu’en dites-vous?

       – Que c’est un reproche pour moi à propos du sabbat, dit Judas.

       – Tu vois donc, Judas, que quand tu veux, tu sais comprendre ? Ouvre donc ton esprit à la justice.

       – Oui… mais tu n’as pas violé le sabbat pour ressusciter l’homme.

       – J’ai fait davantage : j’ai empêché la ruine, la mort de ces enfants, la vraie mort, et j’ai rappelé aux voleurs que…

       – Oh ! attends pour prétendre avoir fait quelque chose ! Moi, je ne crois pas que ces vauriens t’obéirons…

       – Si le Maître l’affirme…

       – Elisée lui-même, dans le récit de la Sunamite, déclare : “ Le Seigneur l’a tenu secret pour moi. ” Donc on ne sait pas toujours tout, même par les prophètes, réplique Judas.

       – Notre Frère est plus qu’un prophète, objecte Jude.

       – Je le sais. C’est le Fils de Dieu. Mais c’est aussi l’Homme. Comme tel, il peut lui arriver de ne pas connaître des choses de moindre importance, comme une conversion et un retour… Maître, sais-tu vraiment toujours, toujours tout ? Je me le demande souvent… insiste Judas avec un désir tenace de savoir.

       – Et dans quelle intention ? Pour t’apporter la paix, pour te donner un conseil, pour te causer du tourment ? demande Jésus.

       – Mais… Je ne saurais. Je me le demande et…

       – Et tu sembles troublé même en te le demandant, constate Thomas.

       – Moi ? Il est sûr que la perplexité trouble toujours…

       – Que de subtilités ! Moi, je ne me pose pas tant de questions. Je crois sans tant chercher à connaître, et je ne suis pas du tout angoissé ni troublé. Mais laissons parler le Maître. Elle ne me plaît pas, cette leçon. Dis-nous plutôt une belle parabole, Maître. Elle plaira aussi aux enfants, dit Pierre.

       554.8 – J’ai encore une question à poser. Celle-ci : que signifie pour vous la farine qui enlève l’amertume à la soupe des fils des prophètes ? »

       C’est un profond silence qui y répond.

       « Comment ? Vous ne savez pas quoi dire ?

       – Peut-être la farine absorbe-t-elle l’amertume… propose Matthieu, peu sûr de lui.

       – Tout aurait été amer, même la farine.

       – Par un miracle du prophète qui ne voulait pas mortifier le serviteur, suggère Philippe.

       – Aussi. Mais pas pour cette seule raison.

       – Le Seigneur a voulu faire briller la puissance du prophète, même sur les choses matérielles, dit Simon le Zélote.

       – Oui, mais ce n’est pas encore la juste signification. Les vies des prophètes anticipent ce qui sera dans la plénitude des temps : dans mon temps. Ils font voir mon jour terrestre sous des symboles et des figures. Donc… »

       Silence. Ils se regardent. Puis Jean baisse la tête, son visage s’enflamme, et il sourit.

       « Pourquoi ne dis-tu pas ce que tu penses, Jean ? lui demande Jésus. Ce n’est pas manquer à l’amour que de parler, puisque tu ne le fais pas pour humilier quelqu’un.

       – Je pense que cela signifie ceci : au temps de la faim de vérité et de la disette de sagesse, celui où tu es venu, tous les arbres sont retournés à l’état sauvage et ont donné des fruits amers, immangeables, comme empoisonnés pour les fils des hommes, de sorte que c’est en vain qu’ils les cueillent et les accommodent pour s’en nourrir. Mais la bonté de l’Eternel t’envoie, toi, farine de grain de choix, et toi, par ta perfection, tu enlèves le poison de toutes nourritures en leur rendant leur bonté première, et en rendant de nouveau comestibles les arbres des Ecritures, que les siècles ont dénaturés, et le palais des hommes que la concupiscence a corrompus. Dans ce cas, Celui qui ordonne d’apporter la farine et la verse dans la soupe amère, c’est ton Père, et c’est toi la farine qui se sacrifie afin de se faire nourriture pour les hommes. Une fois que tu auras été consommé, il n’y aura plus rien d’amer dans le

       monde, car tu auras rétabli l’amitié avec Dieu. 554.9 Je peux m’être trompé…

       – Non, tu ne t’es pas trompé. C’est bien le symbole.

       – Oh ! et comment as-tu fait pour y penser ? » s’étonne Pierre.

       C’est Jésus qui lui répond :

       « Je reprends tes mots de tout à l’heure : un bon saut, et l’on arrive sur l’île paisible et fleurie de la spiritualité. Mais il faut avoir le courage de le faire, en abandonnant la rive, le monde. Sauter sans se demander si quelqu’un rira de la gaucherie de notre bond ou se moquera de notre simplisme de préférer au monde un îlot solitaire. Sauter sans avoir peur de se blesser, de se mouiller ou d’être déçu. Quitter tout pour se réfugier en Dieu. S’établir sur l’île séparée du monde, et en sortir uniquement pour distribuer, à ceux qui sont restés sur la rive, les fleurs et les eaux pures recueillies dans l’île de l’esprit, où pousse un arbre unique : celui de la Sagesse. En restant près de lui, loin des bruits fracassants du monde, on en saisit toutes les paroles et on devient maître en sachant être disciple. Cela aussi est un symbole. 554.10 Mais maintenant, nous allons raconter une jolie parabole pour les enfants. Venez ici, tout près. »

       Les trois garçons s’approchent si près qu’ils s’asseyent tout bonnement sur les jambes de Jésus, qui les enlace de ses bras, et commence son récit :

       « Un jour le Seigneur Dieu dit : “ Je vais faire l’homme, et l’homme vivra dans le paradis terrestre où se trouve le grand fleuve qui ensuite se divise en quatre, formant le Phison, le Géhon, l’Euphrate et le Tigre, qui parcourent la terre. L’homme sera heureux, car il possédera toutes les beautés et tout ce qui est bon dans la Création, et mon amour pour la joie de son esprit. ” Et c’est ce qu’il fit. C’était comme si l’homme se trouvait sur une grande île, mais encore plus fleurie que celle-ci, avec des arbres de toutes espèces et tous les animaux. Et tout au-dessus était l’amour de Dieu, qui servait de soleil à l’âme, et la voix de Dieu était dans les vents, plus mélodieuse qu’un chant d’oiseau.

       Mais voilà que, dans cette belle île fleurie, au milieu de toutes les bêtes et de toutes les plantes, entra en rampant un serpent différent de ceux qui avaient été créés par Dieu — ils étaient bons, sans crochet venimeux, sans férocité dans les replis de leur corps sinueux —. Mais ce serpent-là s’était vêtu d’une peau aux couleurs des plus admirables pierres précieuses. Il s’était même fait plus beau, au point de ressembler à un grand collier de roi qui avançait en ondulant au milieu des magnifiques plantes du Jardin. Il alla s’enrouler autour d’un arbre qui s’élevait au milieu du Jardin, un bel arbre solitaire, beaucoup plus grand que celui-ci, et couvert de feuilles et de fruits merveilleux. Placé là, le serpent avait l’air d’un bijou, il brillait au soleil, et tous les animaux le regardaient, car aucun se souvenait de l’avoir vu être créé, ni même de l’avoir vu avant ce moment. Mais personne ne s’en approchait. Tous, au contraire, s’éloignaient de l’arbre maintenant qu’il avait le serpent autour de son tronc.

       Seuls l’homme et la femme s’en approchèrent, la femme avant l’homme parce qu’elle était charmée par cette apparition luisante et majestueuse qui bougeait la tête, semblable à une fleur à moitié éclose. Elle écouta ce que disait le serpent et désobéit au Seigneur, puis elle fit désobéir Adam. Ce fut seulement ensuite qu’ils virent le serpent pour ce qu’il était et qu’ils comprirent leur péché, car désormais ils avaient perdu l’innocence du cœur. Et ils se cachèrent pour échapper à Dieu qui les cherchait, puis ils mentirent à Dieu qui les interrogeait.

       Alors Dieu mit des anges à la limite du Jardin et en chassa les hommes. Ce fut comme si les hommes étaient jetés de la rive tranquille de l’Eden dans les fleuves remplis d’eau comme quand arrivent les crues du printemps. Mais Dieu laissa pourtant dans le cœur de ceux qui étaient chassés le souvenir de leur destinée éternelle, c’est-à-dire de leur passage du beau jardin, où ils entendaient la voix aimante de Dieu, au paradis où ils auraient profité complètement de Dieu. Et avec ce souvenir, le Seigneur leur laissa le saint désir de retrouver le paradis perdu, en menant une vie de juste.

       Mais, mes enfants, vous avez vu tout à l’heure que, tant qu’un bateau descend en suivant le courant, il avance facilement. Au contraire, quand il le remonte, il a du mal à rester en surface, à ne pas être bousculé par l’eau, à ne pas faire naufrage au milieu des herbes et du sable, ou des pierres du cours d’eau. Si Simon-Pierre n’avait pas attaché vos petites barques avec les joncs souples de la rive, vous les auriez toutes perdues, comme c’est arrivé à Isaac quand il a lâché le jonc.

       Il arrive la même chose aux hommes jetés sur les courants de la terre : il leur faut toujours rester entre les mains de Dieu, en lui confiant leur volonté, qui est — comme le jonc — aux mains du bon Père qui est dans les Cieux et qui est le Père de tous et spécialement des innocents. Et ils doivent avoir l’œil bien ouvert pour éviter les herbes et les roseaux, les pierres, les tourbillons et la boue qui pourraient retenir, briser ou engloutir la barque de leur âme en arrachant le fil de la volonté qui les tient unis à Dieu. Car le Serpent, qui n’est plus dans le Jardin, se trouve maintenant sur la terre, et il cherche justement à mener les âmes au naufrage, et à les empêcher de remonter par l’Euphrate, le Tigre, le Géhon et le Phison jusqu’au grand Fleuve qui court dans le Paradis éternel et arrose les arbres de la Vie et du Salut. Or ce sont ces derniers qui portent les fruits perpétuels dont profiteront tous ceux qui ont su remonter le courant pour se réunir à Dieu et à ses anges sans avoir jamais plus à souffrir de rien.

       554.11 – Maman disait cela aussi, dit le plus grand des enfants.

       – Oui, elle disait ça, gazouille le plus petit.

       – Tu ne peux pas le savoir. Moi si, parce que je suis grand. Mais si tu racontes des choses qui ne sont pas vraies, tu n’entreras pas dans le Paradis.

       – Pourtant, Papa disait qu’il n’y avait rien de vrai, objecte le cadet.

       – Parce que lui ne croyait pas au Seigneur de Maman.

       – Ton père n’était pas samaritain ? demande Jacques, fils d’Alphée.

       – Non, il était d’ailleurs. Mais Maman était samaritaine, et nous sommes samaritains parce qu’elle voulait que nous soyons comme elle. Et elle nous parlait du Paradis et du Jardin, mais pas aussi bien que toi. Moi, j’avais peur du serpent et de la mort, car Maman disait que le serpent, c’était le diable, et parce que Papa prétendait que la mort est la fin de tout. A cause de cela, j’étais très malheureux d’être seul ; je disais aussi qu’il est inutile d’être bon désormais : quand nos parents étaient en vie, nous les réjouissions par notre bonté, mais, eux disparus, il n’y avait plus personne à qui faire ce plaisir. Maintenant, je sais… et je serai bon. Je n’enlèverai jamais mon fil des mains de Dieu de peur d’être emporté par les eaux de la terre.

       – Mais Maman, elle est allée en haut ou en bas ? demande, perplexe, le deuxième enfant.

       – Que veux-tu dire, mon petit ? questionne Matthieu.

       – Je dis : où est-elle ? Elle est allée au fleuve du Paradis éternel ?

       – Espérons-le, mon enfant. Si elle était bonne…

       – C’était une Samaritaine… lance avec mépris Judas.

       – Et alors ? il n’y a pas de paradis pour nous, sous prétexte que nous sommes samaritains ? Alors, nous n’aurons pas Dieu, nous ? Lui l’a appelé “ le Père de tous. ” Moi qui suis orphelin, cela me plaisait de penser que j’ai encore un Père… Mais s’il n’y en a pas pour nous… »

       Il baisse la tête avec tristesse.

       « Dieu est le Père de tous, mon enfant. Est-ce que, par hasard, je t’ai moins aimé parce que tu es samaritain ? Je t’ai arraché aux voleurs, et je t’arracherai au démon, de la même façon que je lui arracherais le petit garçon du grand-prêtre du Temple de Jérusalem, s’il ne considérait pas comme une violence que le Rédempteur sauve son enfant. D’ailleurs, j’en fais encore plus pour toi, parce que tu es seul et malheureux. Pour moi, il n’y a aucune différence entre l’âme d’un juif et celle d’un Samaritain. Et d’ici peu, il n’y aura plus de séparation entre la Samarie et la Judée, car le Messie aura un peuple unique qui portera son nom, et auquel appartiendront tous ceux qui l’aimeront.

       – Moi, je t’aime, Seigneur. Mais tu me conduis auprès de ma mère ? dit le plus grand des trois enfants.

       – Tu ne sais pas où elle se trouve. Cet homme a seulement dit qu’il nous faut espérer… dit le cadet.

       – Moi, je l’ignore, mais le Seigneur le sait. Il a su où nous étions, alors que nous, nous ne savions même pas où nous étions.

       – Avec des voleurs… Ils voulaient nous tuer… »

       La terreur revient sur le petit visage du cadet.

       « Les voleurs étaient de vrais démons, mais lui nous a sauvés parce que nos anges l’ont appelé.

       – Maman aussi, les anges l’ont sauvée. Je le sais, parce que je rêve toujours d’elle.

       – Tu es un menteur, Isaac. Tu ne peux pas rêver d’elle : tu ne t’en souviens pas. »

       Le petit pleure en disant :

       « Non, non. Moi, je rêve vraiment d’elle !

       – Ne traite pas ton frère de menteur, Ruben. Son âme peut bien voir sa mère, car le bon Père des Cieux peut permettre à l’orphelin de rêver d’elle et de la connaître partiellement, comme il nous permet de le connaître lui-même. Car, de cette connaissance limitée, vient la bonne volonté de le connaître parfaitement, ce que l’on obtient en étant toujours très bons. 554.12 Et maintenant, partons. Le sabbat est sanctifié puisque nous avons parlé de Dieu. »

       Il se lève et entonne d’autres psaumes.

       Des habitants d’Ephraïm s’approchent en entendant le chœur. Ils attendent avec respect la fin du psaume pour saluer, et s’adressent à Jésus :

       « Tu as préféré venir ici, plutôt qu’avec nous ? Tu ne nous aimes donc pas ?

       – Aucun de vous ne m’avait invité. Je suis donc venu ici avec mes apôtres et les enfants.

       – C’est vrai. Mais nous croyions que ton disciple t’avait fait part de notre désir. »

       Jésus regarde Jean et Judas. Ce dernier répond :

       « J’ai oublié de le dire hier, et aujourd’hui, avec ces enfants, je n’y ai plus pensé. »

       Jésus, pendant ce temps, quitte l’îlot et passe le minuscule bras d’eau pour aller auprès des habitants d’Ephraïm. Les apôtres le suivent, tandis que les enfants s’attardent à délier les deux barques de roseau qui restent et, à Pierre qui les questionne, ils expliquent :

       « Nous voulons les garder pour nous rappeler la leçon.

       – Et moi ? Je l’ai perdue ! Je ne me souviendrai pas, et je n’irai pas au Paradis, pleurniche le plus petit.

       – Attends ! Ne pleure pas. Je te fais tout de suite le petit bateau. Bien sûr. Toi aussi, tu dois garder en mémoire cette leçon. Eh ! il faudrait que, tous, nous en fassions une avec son jonc attaché à la proue, pour nous rappeler. Ce serait plus utile pour nous, les hommes, que pour vous, les enfants ! Hélas ! »

       Après avoir taillé le jonc et fabriqué la barque, Pierre prend contre lui les trois enfants, en une seule brassée, et il saute le ruisseau pour aller auprès de Jésus.

       « Ce sont eux ? demande Malachie d’Ephraïm.

       – Oui.

       – Et ils sont de Sichem ?

       – C’est ce que disait le petit pâtre : que ses parents venaient des campagnes.

       – Pauvres enfants ! Mais si personne de leur parenté ne venait, que ferais-tu ?

       – Je les garderais avec moi. Mais ils viendront.

       – Ces voleurs… Ne vont-ils pas venir, eux aussi ?

       – Ils ne viendront pas, mais n’ayez pas de crainte pour eux. Même s’ils venaient… C’est moi qui les volerais et non pas eux qui vous voleraient. Je leur ai déjà enlevé leurs quatre proies, et j’espère avoir arraché un peu de leur âme au péché, au moins pour l’un ou l’autre.

       – Pour ces enfants, nous allons t’aider. Tu nous le permettras ?

       – Oui. Et ce n’est pas parce qu’ils sont de votre région, mais parce que ce sont des innocents, or aimer les innocents est un chemin qui mène rapidement à Dieu.

       – Mais toi seul ne fais pas de distinction entre innocents et innocents. Un Judéen n’aurait pas recueilli ces petits Samaritains, pas plus qu’un Galiléen. Nous ne sommes pas aimés. Et ce manque d’amour pour nous, ils l’ont aussi à l’égard des personnes qui ne savent même pas encore ce que c’est que d’être samaritain et juif. Et cela, c’est cruel.

       – Oui. Mais il n’en sera plus ainsi quand on suivra ma Loi. Tu vois, Malachie ? Ils sont dans les bras de Simon-Pierre, de mon frère et de Simon le Zélote. Aucun d’eux n’est samaritain, ni père. Et pourtant, tu ne serres pas tes enfants sur ton cœur avec autant d’amour que le font mes disciples pour les orphelins de Samarie. Voici quelle est l’idée messianique : réunir tout le monde dans l’amour. C’est la vérité de l’idée messianique. Un seul peuple sur la terre sous le sceptre du Messie. Un seul peuple dans le Ciel sous le regard d’un seul Dieu. »

       Tout en parlant, ils se dirigent vers la maison de Marie, femme de Jacob.

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