Une initative de
Marie de Nazareth

La trahison de Judas

samedi 30 mars 30
Jérusalem
Duccio di Buoninsegna

Dans les évangiles : Mt 26,14-16 ; Mc 14,10-11 ; Lc 22,1-6

Matthieu 26,14-16

Alors, l’un des Douze, nommé Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres et leur dit : « Que voulez-vous me donner, si je vous le livre ? » Ils lui remirent trente pièces d’argent. Et depuis, Judas cherchait une occasion favorable pour le livrer.

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Marc 14,10-11

Judas Iscariote, l’un des Douze, alla trouver les grands prêtres pour leur livrer Jésus. À cette nouvelle, ils se réjouirent et promirent de lui donner de l’argent. Et Judas cherchait comment le livrer au moment favorable.

Luc 22,1-6

La fête des pains sans levain, qu’on appelle la Pâque, approchait. Les grands prêtres et les scribes cherchaient par quel moyen supprimer Jésus, car ils avaient peur du peuple. Satan entra en Judas, appelé Iscariote, qui était au nombre des Douze. Judas partit s’entretenir avec les grands prêtres et les chefs des gardes, pour voir comment leur livrer Jésus. Ils se réjouirent et ils décidèrent de lui donner de l’argent. Judas fut d’accord, et il cherchait une occasion favorable pour le leur livrer à l’écart de la foule.

Vision de Maria Valtorta

       588.1 Judas arrive de nuit à la maison de campagne de Caïphe. Mais la lune, complice de l’assassin, lui éclaire la route. Il doit être bien sûr de trouver là, dans cette maison hors les murs, les personnes qu’il cherchait, car je pense qu’autrement il aurait essayé d’entrer en ville et serait allé au Temple. Au contraire, il monte le chemin à travers les oliviers de la colline avec plus d’assurance que la dernière fois. C’est qu’il fait nuit, et les ombres comme l’heure le protègent de toute mauvaise surprise. Les routes de la campagne sont désertes désormais, après avoir été parcourues toute la journée par les foules de pèlerins qui se rendent à Jérusalem pour la Pâque. Les pauvres lépreux eux-mêmes sont tapis dans leurs cavernes et dorment de leur sommeil de malheureux, oublieux pour quelques heures de leur sort.

       Voilà Judas à la porte de la maison, toute blanche au clair de lune. Il frappe : trois coups, un coup, trois coups, deux coups… Il connaît à merveille le signal convenu !

       Ce doit être vraiment un signal sûr, car la porte s’entrouvre sans que le portier jette au préalable un coup d’œil par la petite ouverture pratiquée dans la porte.

       Judas se glisse à l’intérieur et interroge le portier qui lui rend honneur :

       « L’assemblée est-elle réunie ?

       – Oui, Judas. Au complet, pourrais-je dire.

       – Conduis-moi. Je dois parler de choses importantes. Dépêche-toi ! »

       L’homme referme la porte et tire tous les verrous, puis il le précède dans le couloir mi-obscur, et s’arrête devant une lourde porte à laquelle il frappe. Le brouhaha cesse dans la pièce, remplacé par le grincement de la serrure et le crissement de la porte, qui s’ouvre en projetant un cône de lumière vive dans le couloir sombre.

       « Toi ? Entre ! » dit l’homme qui a ouvert la porte, et que je ne connais pas.

       588.2 Il y a un mouvement de stupeur, ou du moins d’agitation, quand ils voient entrer Judas. Mais ils le saluent en chœur :

       « Paix à toi, Judas, fils de Simon.

       – Paix à vous, membres du saint Sanhédrin, répond Judas.

       – Avance. Que veux-tu ? lui demandent-ils.

       – Vous parler… vous parler du Christ. Il n’est plus possible de continuer ainsi. Je ne peux plus vous aider, si vous ne parvenez pas à prendre des décisions extrêmes. L’homme a des soupçons, désormais.

       – Tu t’es fait découvrir, sot que tu es ? interrompent-ils.

       – Non. C’est vous qui êtes sots, vous qui, par une hâte stupide, avez fait de fausses manœuvres. Vous saviez bien que j’allais vous servir ! Mais vous ne m’avez pas fait confiance.

       – Tu as la mémoire courte, Judas ! Ne te rappelles-tu pas comment tu nous as quittés la dernière fois ? Qui pouvait supposer que tu nous étais fidèle, à nous, quand tu as proclamé de cette façon que tu ne pouvais pas trahir Jésus ? lance Elchias, plus ironique, plus vipère que jamais.

       – Vous vous imaginez qu’il est aisé de tromper un ami, le seul qui m’aime vraiment, l’Innocent ? Vous croyez qu’il est facile d’en venir au crime ? »

       Judas est déjà énervé.

       588.3 Ils cherchent à le calmer, ils le flattent, ils le séduisent, ou du moins ils essaient de le faire, en lui démontrant que, loin d’être un crime, son geste est “ une œuvre sainte envers sa patrie, à laquelle il évite des représailles de ceux qui la dominent, et qui déjà donnent des signes de mécontentement devant ces continuelles agitations et ces divisions de partis et de foules dans une province romaine. C’est aussi une bonne action envers l’humanité, s’il est vraiment convaincu de la nature divine du Messie et de sa mission spirituelle ”.

       – Si ce qu’il prétend est vrai — loin de nous de le croire —, n’es-tu pas le collaborateur de la Rédemption ? Ton nom sera associé au sien à travers les siècles, notre patrie te comptera parmi ses héros et t’honorera des charges les plus hautes. Un siège est tout prêt pour toi parmi nous. Tu t’élèveras, Judas. Tu donneras des lois à Israël. Nous n’oublierons jamais ce que tu as fait pour le bien du Temple sacré, du saint Sacerdoce, pour la défense de la Loi, pour le bien de toute la nation ! Aide-nous, et ensuite, nous te le jurons, je te le jure au nom de mon puissant père et de Caïphe qui porte l’éphod, tu seras le plus grand homme d’Israël, plus que les tétrarques, plus que mon père lui-même, qui est désormais un pontife déposé. Tu seras servi comme un roi et écouté comme un prophète. Et, dans l’hypothèse où Jésus de Nazareth ne serait qu’un faux Messie, même si en réalité il n’était pas passible de mort parce que ses actes ne sont pas ceux d’un criminel mais d’un fou, nous te rappelons les paroles inspirées du pontife Caïphe — tu sais que celui qui porte l’éphod et le rational parle sous l’effet de l’inspiration divine et prophétise ce qui est bien et ce qu’il faut faire pour l’atteindre. Or Caïphe, t’en souviens-tu ? a dit : “ Mieux vaut qu’un homme meure pour le peuple et que toute la nation ne périsse pas. ” C’était une parole de prophétie.

       – En vérité, il était prophète. Le Très-Haut a parlé par la bouche du grand-prêtre. Qu’il soit obéi ! » disent en chœur, déjà théâtraux et semblables à des automates, ces hideuses marionnettes que sont les membres du grand conseil du Sanhédrin.

       588.4 Ainsi manipulé, Judas est séduit… mais un reste de bon sens, sinon de bonté, subsiste encore en lui et le retient de prononcer les paroles fatales.

       L’entourant avec respect, avec une affection simulée, ils le pressent :

       « Tu ne nous crois pas ? Regarde : nous sommes les chefs des vingt-quatre familles sacerdotales, les Anciens du peuple, les scribes, les plus grands pharisiens d’Israël, les rabbis sages, les magistrats du Temple. L’élite d’Israël est ici, autour de toi, prête à t’acclamer, et elle te dit d’une seule voix : “ Fais cela, car c’est saint.»

       – Mais où est Gamaliel ? Et Joseph, et Nicodème, où sont-ils ? Et Eléazar, l’ami de Joseph, et Jean de Gaas ? Je ne les vois pas.

       – Gamaliel est en grande pénitence, Jean auprès de sa femme enceinte et souffrante ce soir. Quant à Eléazar… nous ignorons pourquoi il n’est pas venu. Mais un malaise peut frapper n’importe qui à l’improviste, n’est-ce pas ? Pour ce qui est de Joseph et de Nicodème, nous ne les avons pas avertis de cette séance secrète, par affection pour toi, par souci de ton honneur… Pour que, dans le cas malheureux où la chose échouerait, ton nom ne soit pas rapporté au Maître… Nous protégeons ton nom, nous t’aimons, Judas, nouveau Maccabée, sauveur de la patrie.

       – Judas Maccabée menait le bon combat. Moi… je commets une trahison.

       – Ne regarde pas les détails de l’acte, mais la justice du but. 588.5 A toi de parler, Sadoq, scribe d’or. De ta bouche coulent de précieuses paroles. Si Gamaliel est savant, toi tu es sage, car tes lèvres expriment la sagesse de Dieu. Adresse-toi à celui qui hésite encore. »

       Cette vieille peau de Sadoq s’avance, et avec lui Chanania, tout décrépit : un renard squelettique et mourant à côté d’un rusé chacal robuste et féroce.

       « Ecoute, homme de Dieu ! » commence pompeusement Sadoq en prenant une pose inspirée et oratoire, le bras droit levé en un geste cicéronien, le gauche occupé à soutenir tout cet encombrement de plis que forme son habit de scribe. Puis il lève aussi le bras gauche, laissant son vêtement monumental se défaire et se mettre en désordre. Visage et bras tournés vers le plafond, il tonne :

       « Je te le dis devant la très-haute Présence de Dieu !

       – Maranatha ! s’écrient-ils tous ensemble en se courbant comme si un souffle d’en-haut passait, avant de se relever les bras croisés sur la poitrine.

       – Je te le dis : c’est écrit dans les pages de notre histoire et de notre destin ! C’est écrit dans les signes et les figures laissés depuis des siècles ! C’est écrit dans le rite, qui n’a pas cessé depuis la nuit fatale aux Egyptiens ! C’est écrit dans la figure d’Isaac ! C’est écrit dans la figure d’Abel ! Par conséquent, que ce qui est écrit se réalise !

       – Maranatha ! » reprennent les autres en un chœur assourdi et lugubre.

       Ils réitèrent leurs gestes précédents. Tout cela est d’autant plus impressionnant que leurs visages sont bizarrement frappés par la lumière des deux lampadaires allumés aux extrémités de la salle, aux micas violet pâle, d’où émane une lumière fantasmagorique. Cet aréopage d’hommes presque tous vêtus de blanc, dont le teint pâle et olivâtre de leur race est encore plus marqué par la lumière diffuse, a tout d’une assemblée de spectres.

       « La parole de Dieu est descendue sur les lèvres des prophètes pour signer ce décret. Il doit mourir ! C’est dit !

       – C’est dit ! Maranatha !

       – Il doit mourir, son sort est réglé !

       – Il doit mourir. Maranatha !

       – Son destin fatal est décrit dans les plus minutieux détails, et on ne peut s’opposer à la fatalité !

       – Maranatha !

       – L’Ecriture indique même le prix symbolique versé à celui qui se fait l’instrument de Dieu pour l’exécution de la promesse.

       – C’est indiqué ! Maranatha !

       – Comme Rédempteur, ou comme faux prophète, il doit mourir !

       – Il doit mourir ! Maranatha !

       – L’heure est venue ! Le Seigneur le veut ! J’entends sa voix ! Elle crie : “ Que cela s’accomplisse ! ”

       – Le Très-Haut a parlé ! Que cela s’accomplisse ! Que cela s’accomplisse ! Maranatha !

       588.6 – Puisse le Ciel t’en donner le courage comme il a soutenu Yaël et Judith, qui étaient des femmes et surent être des héroïnes, comme il a aidé Jephté qui sut sacrifier sa fille à la patrie, comme il a fortifié David contre Goliath pour qu’il puisse accomplir le geste qui allait rendre Israël éternel dans le souvenir des peuples !

       – Puisse le Ciel t’en donner le courage ! Maranatha !

       – Puisses-tu être victorieux !

       – Puisses-tu être victorieux ! Maranatha ! »

       Alors s’élève la voix éraillée et sénile de Chanania :

       « Celui qui hésite devant l’ordre sacré est condamné au déshonneur et à la mort !

       – Il est condamné. Maranatha !

       – Si tu refuses d’écouter la parole du Seigneur ton Dieu, et si tu n’agis pas selon son commandement, en faisant ce qu’il t’ordonne par notre bouche, que toutes les malédictions tombent sur toi !

       – Toutes les malédictions ! Maranatha !

       – Que le Seigneur te frappe de toutes les malédictions de Moïse et te disperse parmi les nations.

       – Qu’il te frappe et te disperse ! Maranatha ! »

       Un silence de mort suit cette scène hallucinante… Tout se fige dans une immobilité cauchemardesque.

       588.7 Quand enfin Judas prend la parole, j’ai du mal à reconnaître sa voix, tant elle est altérée :

       « Oui, je vais le faire. Je dois le faire. Et je le ferai. Déjà, la dernière partie des malédictions de Moïse me concerne, et il me faut en sortir, car je n’ai que trop tardé. Et je deviens fou, je ne connais ni trêve ni repos, j’ai le cœur effrayé, les yeux égarés, et l’âme brisée de tristesse. Tremblant d’être découvert et foudroyé par Jésus en raison de mon double jeu — car j’ignore à quel point il connaît ma pensée —, je vois ma vie suspendue à un fil. Matin et soir, je demande à en finir avec cette heure, à cause de l’épouvante qui me serre le cœur. A cause de l’horreur de ce que je dois accomplir. Oh ! hâtez cette heure ! Tirez-moi de l’angoisse qui m’étreint ! Que tout s’accomplisse. Maintenant ! Et que je sois délivré ! Allons ! »

       La voix de Judas s’est affermie au fur et à mesure, et désormais il parle fort. Ses gestes, d’abord automatiques et incertains comme ceux d’un somnambule, sont devenus libres, volontaires. Il se redresse de toute sa taille, en prenant une beauté satanique, et il crie :

       « Que tombent les liens d’une folle terreur ! Je suis délivré d’une sujétion effrayante. Christ ! Je ne te crains plus et je te livre à tes ennemis ! Allons ! »

       C’est un cri de démon victorieux. A ces mots, il se dirige hardiment vers la porte.

       588.8 Mais les autres l’arrêtent :

       « Doucement ! Réponds-nous : où se trouve Jésus de Nazareth ?

       – Chez Lazare, à Béthanie.

       – Nous ne pouvons pas entrer dans cette maison bien défendue par des serviteurs fidèles. C’est la demeure d’un favori de Rome. Nous irions au-devant d’ennuis certains.

       – A l’aurore, nous venons dans la ville. Placez des gardes sur la route de Bethphagé, créez un esclandre, et saisissez-vous de lui.

       – Comment sais-tu qu’il vient par cette route ? Il pourrait aussi bien emprunter l’autre…

       – Non. Il a averti ses disciples qu’il la prendrait pour entrer dans la ville par la porte d’Ephraïm, et il leur a demandé de l’attendre près d’En-Rogel. Si vous le capturez avant…

       – Nous ne le pouvons pas. Nous devrions entrer en ville avec lui au milieu des gardes. Or tous les chemins qui mènent aux portes, et toutes les rues de Jérusalem sont bondées depuis l’aube jusqu’à la nuit. Il y aurait du tumulte, et cela ne doit pas arriver.

       – Il montera au Temple. Convoquez-le au nom du grand-prêtre, pour l’interroger dans une salle. Il viendra, car il a plus de respect pour vous que pour sa vie. Une fois qu’il sera seul avec vous… vous trouverez bien le moyen de le mener en lieu sûr et de le condamner à l’heure favorable.

       – Cela aussi provoquerait des remous. Tu devrais avoir remarqué que la foule est fanatiquement en sa faveur, et non seulement elle, mais aussi les grands et les espoirs d’Israël. Gamaliel perd ses disciples, tout comme Jonathas ben Uziel et d’autres parmi nous. C’est parce qu’ils sont séduits par lui qu’ils nous quittent. Les païens eux-mêmes le vénèrent ou le craignent — ce qui est déjà de la vénération —, et ils sont prêts à se révolter contre nous si nous en venions à le malmener.

       Par ailleurs, certains larrons, que nous avions payés pour faire les faux disciples et provoquer des rixes, ont été arrêtés, et ils ont parlé dans l’espoir que leurs délations leur vaudront la clémence. Le Préteur est donc au courant… Tout le monde le suit, alors que nous, nous ne concluons rien. Mais il faut agir avec finesse pour que les foules ne s’en aperçoivent pas.

       – Oui, c’est ce qu’il faut faire ! Hanne aussi le recommande. Il dit : “ Il ne faut pas que cela se produise pendant la fête, pour éviter tout désordre chez le peuple fanatique. ” C’est ce qu’il a décidé. Il a même donné des ordres pour qu’il soit traité avec respect dans le Temple et ailleurs, et qu’il ne soit pas molesté afin qu’on puisse le tromper.

       588.9 – Alors, que comptez-vous faire ? Moi, j’étais bien disposé, cette nuit, mais vous hésitez… intervient Judas.

       – Voilà : tu devrais nous amener à lui à une heure où il est seul. Tu connais ses habitudes. Tu nous as écrit qu’il te garde près de lui plus que tous les autres. Tu dois donc savoir ce qu’il a l’intention de faire. Nous serons toujours prêts. Quand tu jugeras favorables l’heure et le lieu, préviens-nous, et nous arriverons.

       – C’est d’accord. Et quelle récompense recevrai-je ? »

       Désormais, Judas parle froidement, comme s’il s’agissait d’un commerce quelconque.

       « Ce qui est dit par les prophètes, pour rester fidèles à la parole inspirée : trente deniers…

       – Trente deniers pour tuer un homme, et cet Homme-là ? Le prix d’un agneau ordinaire en ces jours de fête ? Mais vous êtes fous ! Non que j’aie besoin d’argent : j’en ai une bonne provision. Ne pensez donc pas me convaincre comme si cette somme m’était nécessaire. Mais c’est trop peu pour me dédommager de ma douleur de trahir celui qui m’a toujours aimé.

       – Mais nous t’avons dit ce que nous ferons pour toi : gloire, honneurs, tout ce que tu attendais de lui et que tu n’as pas eu. Nous te revaudrons de ta déception. Mais le prix est fixé par les prophètes ! C’est une formalité ! Un symbole, rien de plus. Le reste viendra après…

       – Et l’argent, quand ?

       – Au moment où tu diras : “ Venez. ” Pas avant. Personne ne paie avant d’avoir la marchandise en mains. Cela ne te paraît-il pas juste ?

       – Si. Mais triplez au moins la somme…

       – Non. C’est dit par les prophètes. C’est ce qu’on doit faire. Ah ! nous saurons obéir aux prophètes ! Nous n’omettrons pas un iota de ce qu’ils ont écrit sur lui. Hé ! Hé ! Hé ! Nous sommes fidèles à la parole inspirée ! Hé ! Hé ! Hé ! » dit en persiflant ce rebutant squelette qu’est Chanania.

       Plusieurs font chorus, avec des ricanements lugubres, sournois, sans sincérité, de vrais rires de démons qui ne savent que ricaner. C’est que le rire est le propre de l’homme serein et aimant, et le ricanement celui des cœurs troublés et pleins de rancœur.

       588.10 « Tout est dit. Tu peux t’en aller. Nous attendons l’aube pour entrer dans Jérusalem par divers chemins. Adieu. Que la paix soit avec toi, brebis perdue qui reviens au troupeau d’Abraham. Paix à toi ! Paix à toi, ainsi que la reconnaissance d’Israël tout entier ! Compte sur nous ! Un simple désir de toi est pour nous une loi. Que Dieu soit avec toi, comme il l’a été avec tous ses serviteurs les plus fidèles ! Que toutes les bénédictions soient sur toi ! »

       Avec des embrassements et des protestations d’amour, ils l’accompagnent à la sortie… ils le regardent s’éloigner par le corridor à demi obscur… ils écoutent le grincement des verrous de la porte qui s’ouvre et se referme…

       588.11 Et ils rentrent dans la salle en jubilant.

       Seules deux ou trois voix s’élèvent, celles des moins démoniaques :

       « Et maintenant ? Comment allons-nous faire avec Judas, fils de Simon ? Nous savons bien que nous ne pourrons lui donner ce que nous lui avons promis, à part ces trente pauvres deniers !… Que va-t-il dire quand il se verra trahi par nous ? N’aurons-nous pas encouru un dommage plus grand ? N’ira-t-il pas raconter au peuple ce que nous faisons ? Nous savons parfaitement que ce n’est pas un homme aux résolutions fermes.

       – Vous êtes bien naïfs et stupides d’avoir de telles pensées et de vous tracasser ainsi ! Nous avons déjà décidé ce que nous ferons à Judas. C’est à notre dernière réunion que nous avons pris cette résolution. Ne vous en souvenez-vous pas ? Et nous, nous ne changeons pas d’idée. Lorsque tout sera fini pour le Christ, Judas mourra. C’est dit.

       – Mais s’il parlait auparavant ?

       – A qui ? Aux disciples et au peuple, pour être lapidé ? Il ne dira rien. L’horreur de son action sera pour lui un bâillon…

       – Mais il pourrait se repentir après cela, avoir des remords, devenir fou aussi… Car si son remords venait à s’éveiller, il ne pourrait que faire de lui un fou…

       – Il n’en aura pas le loisir. Nous y pourvoirons avant. Chaque chose en son temps. D’abord le Nazaréen, ensuite celui qui l’a trahi, déclare Elchias avec une solennité terrible.

       – Oui. Et attention ! Pas un mot aux absents ! Ils sont déjà trop au courant de notre façon de penser. Je ne me fie ni à Joseph ni à Nicodème, et peu aux autres.

       – Tu doutes de Gamaliel ?

       – Lui s’est mis à l’écart depuis plusieurs mois. Sans un ordre direct du pontife, il ne prendra pas part à nos séances. Il prétend qu’il écrit son œuvre avec l’aide de son fils. Mais je parle d’Eléazar et de Jean.

       – Ils ne nous ont jamais contredits, affirme aussitôt un membre du Sanhédrin que j’ai vu d’autres fois avec Joseph d’Arimathie, mais dont je ne me rappelle pas le nom.

       – Et même, ils nous ont trop peu contredits. Hé ! Hé ! Hé ! Il faudra les surveiller ! Beaucoup de serpents se sont nichés au Sanhédrin, je crois… Hé ! Hé ! Hé ! Mais ils seront débusqués… Hé ! Hé ! Hé ! » lance Chanania en marchant, courbé et tremblant, appuyé sur son bâton à la recherche d’une place confortable sur l’un des sièges larges et bas, couverts de lourds coussins, qui se trouvent le long des murs de la salle.

       Il s’y étend avec un air satisfait et a vite fait de s’endormir, la bouche ouverte, répugnant dans sa vieillesse méchante.

       On l’observe. Et Doras, fils de Doras, remarque :

       « Il a la satisfaction de voir ce jour. Mon père y a rêvé, mais il ne l’a pas vu. Mais je porterai son esprit dans mon cœur, pour qu’il soit présent le jour où nous nous vengerons du Nazaréen. Il prendra ainsi part à notre joie…

       588.12 – Rappelez-vous que nous devrons, à tour de rôle et plusieurs à la fois, être constamment au Temple.

       – Nous y serons.

       – Nous devrons ordonner que Judas soit introduit chez le grand-prêtre à n’importe quelle heure.

       – Nous le ferons.

       – Et maintenant, préparons notre cœur au dénouement.

       – C’est déjà fait ! C’est déjà fait !

       – Avec ruse.

       – Avec ruse.

       – Avec finesse.

       – Avec finesse.

       – Pour calmer tout soupçon.

       – Pour séduire tous les cœurs.

       – Quoi qu’il dise ou qu’il fasse, pas de réaction. Nous nous vengerons de tout en une seule fois.

       – C’est ce que nous ferons. Et notre vengeance sera féroce.

       – Absolue !

       – Terrible ! »

       Et ils s’installent pour se reposer en attendant l’aube.

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