Une initative de
Marie de Nazareth

Contre les pharisiens et les légistes

mardi 8 mai 29
Jérusalem
James Tissot

Dans les évangiles : Mt 23,1-36 ; Mc 12,37-40 ; Lc 11,37-52

Luc 11,37-52

Pendant que Jésus parlait, un pharisien l’invita pour le repas de midi. Jésus entra chez lui et prit place. Le pharisien fut étonné en voyant qu’il n’avait pas fait d’abord les ablutions précédant le repas. Le Seigneur lui dit : « Bien sûr, vous les pharisiens, vous purifiez l’extérieur de la coupe et du plat, mais à l’intérieur de vous-mêmes vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté. Insensés ! Celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ? Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous.

Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous payez la dîme sur toutes les plantes du jardin, comme la menthe et la rue et vous passez à côté du jugement et de l’amour de Dieu. Ceci, il fallait l’observer, sans abandonner cela.

Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues, et les salutations sur les places publiques.

Quel malheur pour vous, parce que vous êtes comme ces tombeaux qu’on ne voit pas et sur lesquels on marche sans le savoir. »

Alors un docteur de la Loi prit la parole et lui dit : « Maître, en parlant ainsi, c’est nous aussi que tu insultes. » Jésus reprit : « Vous aussi, les docteurs de la Loi, malheureux êtes-vous, parce que vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeaux d’un seul doigt.

Quel malheur pour vous, parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes, alors que vos pères les ont tués. Ainsi vous témoignez que vous approuvez les actes de vos pères, puisque eux-mêmes ont tué les prophètes, et vous, vous bâtissez leurs tombeaux. C’est pourquoi la Sagesse de Dieu elle-même a dit : Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ; parmi eux, ils en tueront et en persécuteront. Ainsi cette génération devra rendre compte du sang de tous les prophètes qui a été versé depuis la fondation du monde, depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie, qui a péri entre l’autel et le sanctuaire. Oui, je vous le déclare : on en demandera compte à cette génération.

Quel malheur pour vous, docteurs de la Loi, parce que vous avez enlevé la clé de la connaissance ; vous-mêmes n’êtes pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, vous les en avez empêchés. »

Vision de Maria Valtorta

       414.1 Jésus entre dans la maison de son hôte, peu éloignée du Temple mais dans la direction du quartier qui s’étend au pied de Tophet.

       C’est une demeure pleine de dignité, quelque peu austère, celle d’un pratiquant exagérément strict. Je crois que les clous eux-mêmes sont placés conformément au nombre et à la position prescrits par certains des six cent treize préceptes. Il n’y a pas un dessin dans les étoffes, pas un ornement sur les murs, pas un bibelot… rien de ces petites choses qui, même chez Joseph, Nicodème et chez les pharisiens de Capharnaüm, servent à embellir la maison. Celle-ci laisse transparaître de toutes parts l’esprit de son propriétaire. Elle est glaciale, tant elle est dépouillée de tout ornement, et les meubles sombres et lourds, équarris comme autant de sarcophages, lui donnent l’air encore plus austère. C’est une maison dont on se sent repoussé, qui n’accueille pas mais enserre hostilement celui qui y pénètre.

       Elchias le fait remarquer et s’en vante.

       « Tu vois, Maître, comme j’observe la Loi ? Tout le montre. Regarde : des rideaux sans dessins, des meubles sans ornements, aucun vase sculpté ni lampadaire en forme de fleur. Il y a tout ce qu’il faut, mais dans le respect du précepte : “ Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre. ” Ainsi en est-il de ma demeure, de mes vêtements et de ceux de ma maison. Par exemple, je n’approuve pas que ton disciple (Judas) porte un vêtement et un manteau si travaillés. Tu me diras : “ Beaucoup le font. ” Tu diras : “ Ce n’est qu’une grecque. ” Bon ! Mais avec ces angles, ces formes, cela rappelle trop les signes de l’Egypte. Horreur ! Chiffres démoniaques ! Signes de nécromancie ! Sigles de Belzébuth ! Cela ne te fait pas honneur, Judas, fils de Simon, de les porter, ni à toi, Maître, de le lui permettre. »

       Judas riposte par un petit rire sarcastique. Jésus répond humblement :

       « Plus qu’aux signes des vêtements, je veille à ce qu’il n’y ait pas de signes d’horreur dans les cœurs. Mais je vais prier mon disciple — je le fais même dès maintenant — de porter des habits moins ornés pour ne scandaliser personne. »

       Judas a un bon mouvement :

       « En réalité, mon Maître m’a dit plusieurs fois qu’il aurait préféré plus de simplicité dans mes vêtements. Mais moi… j’ai fait ce que je voulais parce qu’il me plaît d’être habillé de cette façon.

       – C’est mal, très mal. Qu’un galiléen fasse la leçon à un Judéen, c’est très mal pour toi qui appartenais au Temple… »

       Elchias se montre des plus scandalisés et ses amis font chorus.

       Judas est déjà las d’être bon. Et il rétorque :

       « Dans ce cas, il y aurait bien de choses luxueuses à enlever de chez vous aussi, membres du Sanhédrin ! S’il vous fallait retirer tous les dessins mis pour couvrir l’aspect de vos âmes, vous feriez bien triste figure.

       – Comment oses-tu parler ainsi ?

       – Comme quelqu’un qui vous connaît.

       – Maître ! Mais tu l’entends ?

       – J’entends, et je dis qu’il faut de l’humilité de part et d’autre, et des deux côtés la vérité, et une compassion réciproque. Dieu seul est parfait.

       – Bien dit, Rabbi ! » dit l’un des amis… d’une voix timide, solitaire, qui s’élève du groupe des pharisiens et des docteurs de la Loi.

       « Mal dit, au contraire » réplique Elchias. « Les malédictions du Deutéronome sont claires. Il dit : “ Maudit soit l’homme qui fait des images sculptées ou fondues, abominations, œuvres de mains d’artisan et…”

       – Mais il s’agit ici de vêtements, pas de sculptures, répond Judas.

       – Silence, Judas : ton Maître parle. Elchias, sois juste et discerne. Maudit soit celui qui fait des idoles, mais pas celui qui fait des dessins en copiant ce que le Créateur a mis de beau dans la création. Nous cueillons aussi des fleurs pour décorer…

       – Moi, je n’en cueille pas et je ne veux pas en voir les pièces ornées. Malheur aux femmes de ma maison si elles commettent ce péché, même dans leurs salles. Dieu seul doit être admiré.

       – C’est une juste pensée. Dieu seul. Mais on peut admirer Dieu même dans une fleur, en reconnaissant que c’est lui l’Artisan de la fleur.

       – Non ! non ! Paganisme ! Paganisme !

       – Judith s’est parée, tout comme Esther, dans un but saint…

       – Des femmes ! La femme est toujours un être méprisable. 414.2 Mais je te prie, Maître, d’entrer dans la salle du banquet pendant que je me retire un moment, car je dois parler avec mes amis. »

       Jésus accepte sans discuter.

       « Maître… je respire mal !… s’exclame Pierre.

       – Pourquoi ? Tu te sens mal ? demandent certains.

       – Non. Mais mal à l’aise… comme si j’étais tombé dans un piège.

       – Ne t’inquiète pas, et soyez tous très prudents » conseille Jésus.

       Ils restent en groupe et debout jusqu’au retour des pharisiens, suivis des serviteurs.

       « A table, sans traîner. Nous avons une réunion et nous ne pouvons nous attarder » ordonne Elchias.

       Et il assigne les places alors que déjà les serviteurs découpent les viandes.

       Jésus est placé à côté d’Elchias, et près de lui se trouve Pierre. Elchias offre les mets, et le repas commence dans un silence terrifiant… Mais peu à peu les premiers mots sont échangés, adressés naturellement à Jésus, car on délaisse les douze autres comme s’ils n’existaient pas.

       414.3 Le premier à poser une question est un docteur de la Loi.

       « Maître, tu es donc sûr d’être ce que tu dis ?

       – Ce n’est pas moi qui le dis. Les prophètes l’ont annoncé avant que je sois parmi vous.

       – Les prophètes !… Toi qui nies que nous soyons saints, peux-tu aussi considérer comme bonne ma parole si je dis que nos prophètes peuvent être des exaltés ?

       – Les prophètes sont saints.

       – Et pas nous, n’est-ce pas ? Mais vois : Sophonie unit les prophètes aux prêtres dans sa condamnation de Jérusalem : “ Ses prophètes sont des imposteurs, des hommes sans foi, et ses prêtres profanent les choses saintes, ils violent la Loi. ” C’est ce que tu nous reproches continuellement. Mais si tu acceptes la seconde partie des paroles du prophète, tu dois en accepter aussi la première et reconnaître que l’on ne peut s’appuyer sur des jugements prononcés par des exaltés.

       – Rabbi d’Israël, réponds-moi. Quand quelques lignes plus loin, Sophonie dit : “ Pousse des cris de joie, fille de Sion… Le Seigneur a levé la sentence qui pesait sur toi… le Roi d’Israël est au milieu de toi ”, ton cœur accepte-t-il ces paroles ?

       – C’est ma gloire de me les répéter en songeant à ce jour.

       – Mais ce sont des paroles d’un prophète, d’un exalté, par conséquent… »

       Le docteur de la Loi reste un moment interdit. Un ami vient à son secours.

       « Personne ne peut mettre en doute qu’Israël régnera. Ce n’est pas un, mais tous les prophètes et les pré-prophètes, c’est-à-dire les patriarches, qui ont annoncé cette promesse de Dieu.

       – Or pas un des pré-prophètes et des prophètes n’a manqué de m’indiquer pour ce que je suis.

       – Oh ! bien ! Mais nous n’en avons pas les preuves ! Tu peux être, toi aussi, un exalté. Quelles preuves nous donnes-tu que tu es bien le Messie, le Fils de Dieu ? Accorde-moi un délai pour que je puisse en juger.

       – Je ne te parle pas de ma mort décrite par David et Isaïe, mais de ma résurrection.

       – Toi ? Toi ? Toi, ressusciter ? Et qui te fera ressusciter ?

       – Certainement pas vous, ni le Pontife, le monarque, les castes ou le peuple. C’est par moi-même que je ressusciterai.

       – Ne blasphème pas, Galiléen, et ne mens pas !

       – Je ne fais que rendre honneur à Dieu et dire la vérité. Et avec Sophonie je te déclare : “ Attends-moi à ma résurrection. ” Jusqu’alors tu pourras avoir des doutes, vous pourrez tous en avoir et vous pourrez travailler à les inoculer au peuple. Mais cela vous sera impossible quand l’éternel Vivant, après avoir racheté, ressuscitera par lui-même pour ne plus mourir. Juge intangible, Roi parfait, il gouvernera et jugera avec son sceptre et sa justice jusqu’à la fin des siècles, et il continuera de régner au Ciel pour toujours.

       414.4 – Ignores-tu donc que tu t’adresses à des docteurs de la Loi et à des membres du Sanhédrin ? dit Elchias.

       – Et alors ? Vous m’interrogez, moi je vous réponds. Vous montrez le désir de savoir. Moi, je vous illustre la vérité. Toi qui, pour un motif sur un vêtement, as rappelé la malédiction du Deutéronome, tu ne voudras pas me faire venir à l’esprit son autre malédiction[106] : “ Maudit soit celui qui frappe en cachette son prochain. ”

       – Je ne te frappe pas. Je t’offre un repas.

       – Non. Mais les questions insidieuses sont des coups donnés dans le dos. Attention, Elchias, car les malédictions de Dieu se suivent et celle que j’ai citée est suivie de cette autre : “ Maudit celui qui accepte des cadeaux pour condamner à mort un innocent. ”

       – Dans ce cas, c’est toi, mon hôte, qui acceptes ces cadeaux.

       – Mais moi, je ne condamne pas, pas même les coupables s’ils se sont convertis.

       – Tu n’es pas juste, dans ce cas. »

       L’homme qui a déjà approuvé Jésus dans l’atrium de la maison intervient alors :

       « Non, il est juste. Car il estime que le repentir mérite le pardon, et c’est pour cela qu’il ne condamne pas.

       – Tais-toi donc, Daniel ! Tu prétends en savoir plus que nous ? Ou bien tu es séduit par un homme sur qui il y a encore beaucoup à décider, et qui ne fait rien pour nous aider à pencher en sa faveur ? dit un docteur de la Loi.

       – Je sais que vous êtes les sages et moi un simple juif qui ne sais même pas pourquoi vous me voulez si souvent parmi vous…

       – Mais parce que tu es un parent ! C’est facile à comprendre ! Et moi, je veux que soient saints et sages ceux qui entrent dans ma parenté ! Je ne puis permettre l’ignorance en ce qui concerne l’Ecriture, la Loi, la Halachah, les Midrashim et l’Haggadah. Je ne la supporte pas. Il faut tout connaître, tout observer…

       – Et je te suis reconnaissant pour tant de soin. Mais moi, simple cultivateur, devenu indignement ton parent, je me suis préoccupé de connaître l’Ecriture et les prophètes uniquement pour trouver quelque réconfort dans ma vie. Et avec la simplicité d’un homme qui n’est pas savant, je t’avoue que je reconnais dans le Rabbi le Messie précédé de son Précurseur qui nous l’a désigné… Et Jean, tu ne peux le nier, était habité par l’Esprit de Dieu. »

       Un silence s’installe. Ils ne veulent pas nier que Jean-Baptiste ait été infaillible, et pas plus le reconnaître.

       Un autre prend la parole :

       « Allons… Disons qu’il est le précurseur de cet ange que Dieu envoie pour préparer la voie au Christ. Et… admettons qu’il y a, chez le Galiléen, une sainteté suffisante pour juger qu’il est cet ange. Après lui viendra le temps du Messie. Est-ce que ma pensée ne vous paraît pas conciliante pour tous ? L’acceptes-tu, Elchias ? Et vous, mes amis ? Et toi, Nazaréen ?

       – Non.

       – Non.

       – Non. »

       Les trois non sont pleins d’assurance.

       « Comment ? Pourquoi n’approuvez-vous pas ? »

       Elchias se tait, ses amis en font autant. Seul Jésus, sincère, répond :

       « Parce que je ne puis approuver une erreur. Je suis plus qu’un ange. L’ange, c’était Jean-Baptiste, le Précurseur du Christ. Et le Christ, c’est moi. »

       414.5 Un long silence s’établit, glacial. Le coude appuyé sur le lit de table, la joue appuyée à la main, Elchias réfléchit, dur, fermé, comme tous ceux de sa maison.

       Jésus se tourne et le regarde, puis il dit :

       « Elchias, Elchias, ne confonds pas la Loi et les prophètes avec des bagatelles !

       – Je vois que tu as lu dans mes pensées. Mais tu ne peux nier que tu as péché en transgressant le précepte.

       – Comme toi — et par ruse, par conséquent en faisant une faute plus grande —, tu as transgressé le devoir de l’hospitalité, qui plus est avec la volonté de le faire. Tu m’as distrait, puis tu m’as envoyé ici, pendant que tu te purifiais avec tes amis et, à ton retour, tu nous as priés de faire vite, à cause d’une réunion que tu avais, et tout cela pour pouvoir me dire : “ Tu as péché. ”

       – Tu pouvais me rappeler mon devoir de te procurer de quoi te purifier.

       – Il y a tant de choses que je pourrais te rappeler, mais cela ne servirait qu’à te rendre plus intransigeant et plus hostile.

       – Non. Dis-les, dis-les. Nous voulons t’écouter et…

       – Et m’accuser auprès du prince des prêtres. C’est pour cela que je t’ai rappelé les deux dernières malédictions. Je le sais. Je vous connais. Je suis ici, désarmé, au milieu de vous. Je suis ici, isolé du peuple qui m’aime et devant lequel vous n’osez pas m’attaquer. Mais je n’ai pas peur. Je ne me plierai à aucune compromission et je ne commettrai pas de lâchetés. Et je vous dis votre péché, celui de toute votre caste et le vôtre, ô pharisiens, faux purs observateurs de la Loi, ô docteurs de la Loi, faux sages, qui confondez et mélangez volontairement le vrai et le faux bien, qui imposez aux autres et exigez d’eux la perfection jusque dans les pratiques extérieures, mais ne vous fixez aucune obligation à vous-mêmes. En accord avec votre hôte et le mien, vous me reprochez de ne pas m’être lavé avant le déjeuner. Vous savez que je viens du Temple auquel on ne peut accéder qu’après s’être purifié des impuretés de la poussière et de la route. Voulez-vous donc reconnaître que le Lieu saint est contamination ?

       – Nous autres, nous nous sommes purifiés avant de passer à table.

       – Mais à nous, on nous a imposé : “ Allez là-bas, attendez. ” Et ensuite : “ A table sans traîner. ” Entre tes murs vierges de dessins, il y avait donc un dessein : celui de me tromper. Quelle main l’a écrit sur les murs, ce motif d’une accusation possible ? Ton esprit, ou une autre puissance qui le conduit et à laquelle tu acquiesces ? 414.6 Eh bien, écoutez tous. »

       Jésus se dresse et, les mains appuyées sur le bord de la table, il commence ses invectives :

       « Vous autres pharisiens, vous lavez l’extérieur de la coupe et du plat, vous vous lavez les mains et les pieds, comme si le plat et la coupe, les mains et les pieds devaient entrer dans votre âme, que vous aimez proclamer pure et parfaite. Or ce n’est pas vous, mais Dieu qui doit le proclamer. Eh bien, sachez ce que Dieu pense de votre âme : il la voit remplie de mensonge, de souillure et de violence, pleine de méchanceté. Or rien de ce qui vient de l’extérieur ne peut corrompre ce qui est déjà corruption. »

       Il détache sa main droite de la table et, involontairement, se met à faire des gestes tout en poursuivant :

       « Mais Celui qui a fait votre âme comme votre corps ne peut-il pas exiger que vous fassiez preuve pour l’intérieur du même respect que pour l’extérieur, au moins dans une égale mesure ? Vous êtes des insensés pour intervertir l’importance de ces deux valeurs. En outre, le Très-Haut ne voudra-t-il pas que vous preniez davantage soin de votre âme — elle qu’il a créée à sa ressemblance et à qui la corruption fait perdre la vie éternelle — que de votre main ou de votre pied qui peuvent être lavés facilement de leur saleté ? D’ailleurs, même s’ils restaient sales, cela n’aurait aucune influence sur la pureté intérieure. Et est-ce que Dieu peut se préoccuper de la propreté d’une coupe ou d’un plateau alors que ce sont des objets sans âme, qui ne peuvent avoir de l’influence sur votre esprit ?

       Je lis ta pensée, Simon Boetos. Non. Cela ne s’impose pas. Ce n’est pas par souci de santé, pour protéger la chair, la vie, que vous prenez ces soins, que vous pratiquez ces purifications. Le péché charnel, et aussi ceux de gloutonnerie, d’intempérance, de luxure, sont plus nuisibles à la chair qu’un peu de poussière sur les mains ou sur un plat. Vous les pratiquez néanmoins sans vous préoccuper de protéger votre existence et de sauvegarder votre famille. Vous faites ainsi des péchés de plusieurs espèces car, outre la contamination spirituelle et charnelle, le gaspillage de biens, le manque de respect pour votre famille, vous offensez le Seigneur par la profanation de votre corps, temple de votre âme, où devrait se trouver le trône de l’Esprit Saint. De même, vous offensez le Seigneur par le péché que vous faites en estimant qu’il vous faut vous protéger des maladies qui viendraient d’un peu de poussière, comme si Dieu ne pouvait intervenir pour vous protéger des maux physiques, si vous recourez à lui avec un esprit pur.

       414.7 Celui qui a créé l’intérieur n’aurait-il donc pas créé l’extérieur et réciproquement ? Et n’est-ce pas l’intérieur qui est le plus noble et qui porte davantage l’empreinte de la ressemblance divine ?

       Par conséquent, manifestez-vous par des pratiques dignes du Seigneur, et non par des mesquineries qui ne s’élèvent pas au-dessus de la poussière pour laquelle et de laquelle elles sont faites, de cette pauvre poussière qu’est l’homme considéré comme créature animale, de la boue qui a reçu une forme et qui redevient poussière dispersée par le vent des siècles. Accomplissez des œuvres qui demeurent, qui soient royales et saintes, couronnées par la bénédiction de Dieu. Accomplissez des œuvres de charité et faites l’aumône, soyez honnêtes, soyez purs dans vos actes comme dans vos intentions, et tout le sera en vous sans qu’il soit nécessaire de recourir à l’eau des ablutions.

       Mais que vous croyez-vous donc ? Que vous êtes en règle parce que vous payez les dîmes sur les épices ? Non. Malheur à vous, pharisiens qui payez les dîmes sur la menthe et la rue, la moutarde et le cumin, le fenouil et les autres herbes, mais négligez ensuite la justice et l’amour de Dieu. Payer les dîmes est une obligation et il faut le faire, mais il y a des devoirs plus élevés qu’il convient d’accomplir eux aussi. Malheur à celui qui observe les prescriptions extérieures et néglige les intérieures basées sur l’amour de Dieu et du prochain ! Malheur à vous, pharisiens : vous aimez prendre les premières places dans les synagogues et dans les assemblées, et être honorés sur les places publiques, mais vous ne pensez pas à faire des œuvres qui vous donnent une place au Ciel et vous méritent le respect des anges. Vous êtes semblables à des tombeaux cachés qui passent inaperçus pour celui qui les frôle et n’en éprouve aucune répulsion, mais qui serait dégoûté s’il pouvait voir ce qu’ils renferment. Pourtant, Dieu voit les choses les plus secrètes, et il ne se trompe pas quand il vous juge. »

       414.8 Il est interrompu par un docteur de la Loi, qui lui aussi se lève pour le contredire :

       « Maître, en parlant de la sorte, tu nous offenses, nous aussi ; et ce n’est pas bon pour toi, car c’est nous qui devons te juger.

       – Non, ce n’est pas vous. Vous ne pouvez pas me juger. Vous êtes ceux qu’on juge et non pas ceux qui jugent. Or votre juge, c’est Dieu. Vous pouvez parler, émettre des sons. Mais même la voix la plus puissante n’arrive pas aux Cieux et ne parcourt pas toute la terre. Un peu plus loin, c’est le silence… et peu de temps après, l’oubli. Mais le jugement de Dieu demeure et n’est pas sujet à l’oubli. Bien des siècles se sont écoulés depuis que Dieu a jugé Lucifer puis Adam, mais la portée de ce jugement ne s’éteint pas, ses conséquences perdurent. Et si je suis maintenant venu redonner la grâce aux hommes, par l’intermédiaire du Sacrifice parfait, le jugement porté sur l’acte d’Adam reste ce qu’il est, et il sera toujours appelé “ faute originelle ”. Les hommes seront rachetés, lavés par une purification supérieure à toute autre. Mais ils naîtront avec cette marque, car Dieu a jugé qu’elle doit exister sur tout être né de la femme, hormis Celui qui a été fait non par œuvre d’homme mais par l’Esprit Saint, ainsi que la Préservée et le Présanctifié, vierges pour l’éternité : la première pour pouvoir être la Vierge Mère de Dieu, le second pour être le Précurseur de l’Innocent en naissant déjà pur, par l’effet d’une jouissance anticipée des mérites infinis du Sauveur Rédempteur.

       414.9 Et moi, je vous dis que Dieu vous juge. Il le fait en disant : “ Malheur à vous, docteurs de la Loi, car vous chargez les hommes de fardeaux qu’ils ne peuvent porter, transformant ainsi en châtiment le Décalogue paternel accordé par le Très-Haut à son Peuple. ” Lui, c’est avec amour et par amour qu’il l’avait donné, afin que l’homme, cet éternel enfant, imprudent et ignorant, soit aidé par un juste guide. Mais à la place des limites par lesquelles Dieu soutenait affectueusement ses créatures, pour leur permettre d’avancer sur sa route et d’arriver à son cœur, vous avez établi des montagnes de pierres coupantes, lourdes, torturantes, un labyrinthe de prescriptions, un cauchemar de scrupules qui écrasent l’homme, l’égarent, l’arrêtent, lui font craindre Dieu comme un ennemi. Vous semez d’obstacles la marche des cœurs vers Dieu. Vous séparez le Père de ses fils. Vous niez, par vos surcharges, cette douce, bénie et véritable Paternité. Mais de votre côté, vous ne touchez pas à ces fardeaux que vous imposez aux autres, même du bout des doigts. Vous vous croyez justifiés seulement pour les avoir imposés. Mais, inconscients que vous êtes, ignorez-vous que vous serez jugés sur ce que vous avez estimé être nécessaire pour se sauver ? Ne savez-vous pas que Dieu vous dira : “ Vous prétendiez que votre parole était sacrée, qu’elle était juste. Eh bien, moi aussi, je la considère comme telle. Et puisque vous l’avez imposée à tous et que vous avez jugé vos frères sur la façon dont ils l’ont accueillie et pratiquée, moi-même, je vous juge sur votre parole. Et comme vous n’avez pas fait ce que vous avez prescrit, soyez condamnés ” ?

       Malheur à vous qui élevez des tombeaux aux prophètes que vos pères ont tués. Eh quoi ? Vous croyez diminuer ainsi l’importance de la faute de vos pères ou la supprimer aux yeux de la postérité ? Non, au contraire, vous témoignez que vos pères ont fait ces œuvres. Et non seulement cela, mais vous les approuvez, tout disposés à les imiter, en élevant ensuite un tombeau au prophète persécuté, pour pouvoir proclamer : “ Nous, nous l’avons honoré. ” Hypocrites ! C’est pour cela que la Sagesse de Dieu a dit : “ Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ; ils en tueront certains et en persécuteront d’autres, pour que l’on puisse réclamer à cette génération le sang de tous les prophètes qui a été répandu depuis la création du monde et par la suite, depuis le sang d’Abel jusqu’à celui de Zacharie, tué entre l’Autel et le Sanctuaire. ” Oui, en vérité, en vérité je vous dis qu’il sera demandé compte de tout ce sang des saints à cette génération, qui ne sait reconnaître Dieu là où il est, persécute le juste et lui perce le cœur parce qu’il est une confrontation vivante avec leur injustice.

       414.10 Malheur à vous, docteurs de la Loi, qui avez usurpé la clé de la science, et avez fermé son temple pour éviter d’y entrer et d’être jugés par elle, et qui n’avez pas permis aux autres d’y entrer. Vous savez en effet que, si le peuple était instruit de la vraie science, c’est-à-dire de la Sagesse sainte, il pourrait vous juger. Vous préférez donc qu’il soit ignorant pour éviter cela. Et vous me haïssez parce que je suis la Parole de Sagesse ; vous voudriez m’enfermer avant le temps dans une prison, dans un tombeau, pour que je me taise.

       Mais je parlerai aussi longtemps que cela plaira à mon Père. Ensuite, ce seront mes œuvres qui parleront plus encore que mes mots. Et mes mérites parleront plus encore que les œuvres, de sorte que le monde sera instruit, il saura et vous jugera. Ce sera le premier jugement porté sur vous. Plus tard viendra le second, le jugement particulier de chacun de vous à sa mort, et enfin le dernier : l’universel. Vous vous souviendrez alors de ce jour, de ces jours, et vous, vous seuls, connaîtrez le Dieu terrible que vous vous êtes efforcés d’agiter comme une vision de cauchemar devant les esprits des simples, alors que vous, à l’intérieur de votre tombeau, vous vous êtes moqués de lui et du premier et principal commandement : celui de l’amour, le dernier donné sur le Sinaï, que vous n’avez pas respecté et auquel vous n’avez pas obéi.

       C’est inutilement, Elchias, que tu n’as pas de représentations figurées dans ta maison. C’est inutilement, vous tous, que vous n’avez pas d’objets sculptés chez vous. C’est à l’intérieur de votre cœur que se trouve votre idole, ou plutôt vos idoles : celle de vous prendre pour des dieux, celles de vos concupiscences.

       414.11 Venez, vous autres. Partons. »

       Et, se faisant précéder par les douze, il sort le dernier.

       Silence…

       Puis ceux qui sont restés poussent un grand cri en parlant tous à la fois :

       « Il faut le poursuivre, le prendre en défaut, trouver des objets d’accusation ! Il faut le tuer !… »

       Autre silence…

       Deux hommes partent, dégoûtés par la haine et les propos des pharisiens : l’un est le parent d’Elchias, l’autre celui qui, à deux reprises, a défendu le Maître. Pendant ce temps, ceux qui sont restés se demandent :

       « Et comment faire ? »

       Encore un silence….

       Puis, avec un éclat de rire éraillé, Elchias dit :

       « Il faut travailler Judas, fils de Simon…

       – Oui ! C’est une bonne idée, mais tu l’as offensé !…

       – Je m’en occupe » dit celui que Jésus a appelé Simon Boetos. « Eléazar, fils d’Hanne, et moi, nous allons l’embobiner…

       – Quelques promesses…

       – Un peu de menaces…

       – Beaucoup d’argent…

       – Non : pas beaucoup… Des promesses, des promesses de beaucoup d’argent…

       – Et puis ?

       – Quoi : et puis ?

       – Hé ! Après, quand tout sera terminé, que lui donnerons-nous ?

       – Mais rien ! La mort ! Ainsi… il ne parlera plus, dit lentement et cruellement Elchias.

       – Oh ! la mort…

       – Cela te fait horreur ? Allons donc ! Si nous tuons le Nazaréen qui… est un juste… nous pourrons bien tuer également Judas Iscariote, qui est un pécheur… »

       Il y a certaines hésitations…

       Mais Elchias, se levant, dit :

       « Nous demanderons aussi conseil à Hanne… Et vous verrez qu’il… trouvera l’idée bonne. Vous y viendrez vous aussi… Ah ! vous y viendrez… »

       Ils sortent tous derrière leur hôte qui s’en va en répétant :

       « Vous y viendrez… Vous y viendrez ! »

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